Tempête de cerveau

Le parcours de Laurent Nguyen


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Article Henri DUPUIS - Photos Jean-Louis WERTZ

©️ Jean-Louis Wertz

Pour le nouveau directeur scientifique du Giga, la recherche est plus qu’un métier, c’est une passion qui l’habite même quand il court ! Il a reçu récemment du FNRS l’Audacious Medical Grant 2023 en neurologie.

Ne vous fiez pas à son patronyme : Laurent Nguyen est un Liégeois pure souche. Sérésien même si l’on se réfère à son lieu de naissance. Mais son adolescence, ses études secondaires sont liégeoises. C’est là qu’il commence à se passionner pour les sciences naturelles, y compris pour la paléontologie – il avoue continuer à collectionner les fossiles ! Une curiosité intellectuelle qu’il doit à ses parents : « Les vacances, c’était plutôt visite de musées que bronzage sur une plage. » Cette curiosité le conduit naturellement à vouloir être chercheur, avant même d’aborder des études universitaires. La médecine l’attire, mais il craint de ne pouvoir assouvir son désir de recherche avec un tel diplôme. « J’ai sans doute été mal renseigné à l’époque », regrette-t-il aujourd’hui.

Il opte donc pour la licence en biologie, cursus qui lui semble davantage pouvoir déboucher vers la recherche fondamentale, son rêve. Il y apprécie particulièrement l’histologie, devient également élève-assistant en morphologie fonctionnelle. Mais la rencontre décisive, celle qui va orienter sa carrière, sa vie, se produit au moment du choix du mémoire de fin d’études. « J’avais appris que le Pr Gustave Moonen recherchait des mémorants, se rappelle-t-il. Je l’ai rencontré et j’ai été impressionné par son parcours et son charisme. Il m’a proposé de faire mon mémoire sous sa direction. Il était médecin neurologue et animait un laboratoire de recherche sur le système nerveux. » Un domaine que Laurent Nguyen ne quittera plus.

Les caves de l'Institut de Physiologie

Le jeune étudiant va alors, à la demande de celui qu’il considère toujours aujourd’hui comme son mentor, réaliser des enregistrements d’activité électrique de cellules nerveuses. Les conditions sont loin d’être idéales. Les systèmes de l’époque étaient plutôt fragiles, bricolés. Il fallait surtout se mettre à l’abri de toute vibration qui aurait pu fausser les résultats. Laurent Nguyen s’installe alors dans l’ancien Institut de physiologie en centre-ville, dans une cave pour être plus ou moins à l’abri des vibrations provoquées par le passage des bus. « J’étais le petit nouveau dans le labo, se souvient-il. Je ne comptais pas mes heures, enfermé le soir dans ma cave éclairée d’un seul petit soupirail. J’étais passionné. » La passion, elle non plus, ne l’a pas quitté.

Il en regrette presque de décrocher son diplôme. Nous sommes alors en 1999, c’était il y a tout juste 22 ans. Prêt à accueillir ce jeune “qui en veut” au sein de son laboratoire, Gustave Moonen lui conseille de tenter sa chance auprès du FRIA pour décrocher une bourse de doctorat. Chose faite, Laurent Nguyen se lance dans la réalisation de sa thèse qui porte sur une particularité intrigante des cellules souches qui semblaient exprimer des récepteurs à des neurotransmetteurs (dont la fonction principale est de transmettre l’influx nerveux) alors que, en principe, des cellules souches sont indifférenciées. Il  découvre ainsi que, effectivement, certains récepteurs contrôlent la prolifération et la différenciation neuronale des cellules souches. Une thèse, achevée en 2003, qui lui donne l’occasion de publier une douzaine d’articles !

Celui qui veut faire de la recherche sa profession doit obligatoirement passer par la case postdoc. « Comme je suis d’un naturel anxieux, avoue Laurent Nguyen, je m’y étais pris plus d’un an avant la fin de ma thèse. J’ai visité trois laboratoires à Milan, Stockholm et Strasbourg et leur soumettais les résultats de mes recherches avant publication. Une sorte de “revue par les pairs” avant la lettre en quelque sorte pour voir l’intérêt qu’ils suscitaient. Les deux premiers laboratoires travaillaient sur les cellules souches, comme moi. C’était fort à la mode à l’époque. Le troisième, le laboratoire de François Guillemot, étudiait le développement du cortex cérébral in vivo grâce à des souris transgéniques ; j’ai choisi celui-ci qui me permettait d’étudier le développement du cerveau chez l’animal ! »

Globe trotter

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© Jean-Louis Wertz
Strasbourg, Laurent Nguyen ne la verra cependant jamais car le laboratoire de François Guillemot déménage à Londres au sein du National Institute for Medical Research (NIMR). Il y reste trois ans, séjour au cours duquel il apprend la technique de l’électroporation in vivo auprès d’un laboratoire canadien. Il sera l’un des premiers à utiliser cette technique en Europe, qui consiste à appliquer un champ électrique à la membrane d’une cellule pour permettre d’introduire de l’ADN dans la cellule. In utero, la technique est utilisée sur des embryons de souris pour étudier l’expression ou l’inhibition d’un gêne dans le développement, particulièrement celui du cortex dans le cas des recherches de Laurent Nguyen.

Les expériences s’enchaînent, les résultats aussi jusqu’à la soumission d’articles auprès de revues. Et un jour, Laurent Nguyen reçoit ce qu’il décrit toujours comme un “coup sur la tête” : « C’était en fin de postdoc. On avait soumis un important article avec tous les résultats de nos recherches. Un collègue lit cela et vient me trouver, affolé : “Laurent, tu n’as pas vu qu’une publication décrit des résultats semblables aux tiens ?” On venait de se faire doubler par une équipe japonaise. Pour les chercheurs, c’est quelque chose de terrible, le monde s’écroule. Heureusement, nous avons pu montrer dans une lettre à l’éditeur en quoi nos résultats étaient différents et notre travail innovant. Cela a été accepté et l’article a été publié ! »

Fort de ces résultats, Laurent Nguyen revient à l’ULiège en 2006, comme chercheur FNRS. Un retour dû une fois de plus au Pr Moonen. « Le centre de neurosciences venait de rejoindre le Giga (le Centre de recherche biomédicale interdisciplinaire de l’ULiège) au Sart-Tilman et le laboratoire y emménageait. Mes recherches l’intéressaient ; il m’a proposé de l’espace et a mis à ma disposition un jeune postdoctorant ainsi que de quoi acheter les outils nécessaires pour mettre sur pied la technique de l’électroporation à Liège. » Il peut ainsi créer son propre laboratoire sur le développement du cortex cérébral et fait alors une nouvelle rencontre décisive, celle du Pr Alain Chariot, cancérologue. Ensemble, les deux chercheurs liégeois s’intéressent au complexe Elongator (complexe de protéines) et démontrent son importance dans la migration et la différenciation des neurones du cortex. Et plus tard son rôle essentiel dans les étapes précoces du développement du cortex cérébral. « Ces découvertes ont lancé ma carrière à Liège, se rappelle Laurent Nguyen. 15 ans plus tard, et ce même complexe Elongator retient toujours l’attention de mon équipe. » Une équipe forte aujourd’hui d’une vingtaine de chercheurs et sans laquelle, dit-il, rien ne serait possible.

Laurent Nguyen poursuit sa carrière au FNRS : chercheur qualifié, maître de recherche, et finalement directeur de recherche en 2021. Il est aussi reconnu comme chercheur Welbio (Institut de recherche interuniversitaire wallon qui finance des recherches fondamentales dans le domaine des sciences du vivant). « Il est important d’avoir une partie du laboratoire qui fait ce que j’appelle une recherche “orientée”, plus en relation par exemple avec des maladies neurobiologiques ou avec le thérapeutique. Cela permet de collaborer avec les cliniciens, d’engager de jeunes médecins chercheurs pour faire des thèses, etc. Mais je suis avant tout un ardent défenseur de la recherche fondamentale. Le financement du FNRS ou de Welbio nous permet de prendre des risques. »

Pas un métier, une passion

Passionné par ses recherches (et ses découvertes !), Laurent Nguyen n’a de cesse de partager ses résultats. « Je voyage beaucoup pour rencontrer d’autres chercheurs. C’est essentiel selon moi pour trouver des collaborations, des financements. Les visioconférences sont utiles mais ne remplaceront jamais les contacts humains. Ils restent nécessaires pour la connexion des idées, pour la confiance aussi. Pour collaborer, il faut avoir confiance en l’autre. Et donc, par exemple, aller boire un verre. » Une collaboration qui commence par son épouse : « C’est elle qui me permet de réaliser mon rêve. Je ne fais pas un métier ; c’est une passion. J’ai cette chance. Je m’endors et je m’éveille en pensant à mon travail. »

Le projet “Unfold”, financé par le Conseil européen de la recherche (ERC) à hauteur de 10 millions d’euros, qu’a décroché Laurent Nguyen à la fin de 2023 est symbolique à la fois de la mise en réseau et du caractère fondamental de ses recherches. « Nous avions déposé, ailleurs qu’à l’ERC, un projet sur les maladies qui pouvaient affecter le développement cortical, particulièrement les défauts dans le repliement du cortex. Quels sont les gènes qui peuvent intervenir dans ce phénomène ? Ce fut un échec. Puis, on s’est dit qu’il y avait un véritable enjeu pour la compréhension du processus de repliement du cortex. En effet, deux écoles de pensées coexistent : celle des physiciens qui estiment que comme il s’agit d’un développement plus rapide du cortex par rapport à la structure sous-jacente, cela crée des tensions qui induisent les repliements corticaux. Et les biologistes qui pensent que les comportements cellulaires expliquent le phénomène. Le mécanisme de repliement cortical correspond sans doute à l’intégration des deux processus. On a donc réécrit un nouveau projet en supprimant toute référence médicale et en s’alliant à des physiciens. Un projet de recherche fondamentale pure, transversale. Ce projet a été apprécié et nous avons reçu un financement de l’ERC. » Ce souci de la recherche fondamentale ne signifie pas la mise à l’écart de tout objectif médical. Découvrir les mécanismes des maladies pour, un jour peut-être, arriver à les soigner reste primordial. L’équipe de Laurent Nguyen est pluridisciplinaire (biologistes, médecins, bioinformaticiens) « afin, dit-il, de multiplier les perspectives ». Comme au temps du laboratoire de Gustave Moonen…

Laurent Nguyen entame l’année 2024 en tant que directeur scientifique du Giga. Une nouvelle fonction, inédite jusqu’à aujourd’hui, qui le ravit. « Brigitte Malgrange, qui vient d’en être nommée directrice générale, est une amie. Elle a voulu s’entourer d’une équipe de direction afin que chacun puisse encore se consacrer à son travail habituel d’enseignant, de chercheur, de médecin sans crouler sous la paperasse. J’ai accepté le rôle de directeur scientifique, car je reste dans mon domaine de prédilection et n’abandonne pas mon labo. »

Le “nouveau” Giga va s’organiser autour de cinq pôles “qui parlent au grand public ” : cancérologie, neurosciences, immunologie, métabolisme et cardiologie, biologie moléculaire et computationnelle. Sans oublier une unité transversale importante composée des plateformes technologiques mises à disposition de tous les pôles. Et la communication entre chercheurs va également être améliorée. Mais quelles tâches pour le directeur scientifique ? « Je voyage énormément, je donne beaucoup de conférences à travers le monde. Et depuis 20 ans, j’entends cette question : “Vous venez de la KULeuven ou du VIB (Vlaams Instituut voor Biotechnologie) ?”. Alors que le Giga est le plus gros centre interdisciplinaire de recherche biomédicale de Belgique avec environ 600 chercheurs. Et que ceux-ci publient dans toutes les plus importantes revues scientifiques, qu’ils décrochent des ERC, etc. ! Modifier l’image du Giga à l’étranger est aussi ce qui m’a motivé à accepter le poste. »

Dans ses projets aussi : améliorer le mode d’évaluation des chercheurs. « J’aimerais adosser chacun des cinq nouveaux domaines d’expertise du Giga à des instituts étrangers réputés comme c’est déjà le cas avec l’Institut du cerveau de Paris pour le domaine des neurosciences. » Sans oublier un autre but que ces parrainages pourraient aider à atteindre : « Nous avons aussi à apprendre de ces instituts en matière de récolte de fonds. Le Giga n’est pas financé en tant que tel, sauf en partie pour ses plateformes technologiques. Ce sont principalement les chercheurs qui le sont individuellement. J’aimerais que la structure le soit aussi, par exemple via une fondation qui récolterait des fonds privés. »

Un programme qui permettra sans nul doute à Laurent Nguyen de s’adonner à son sport favori, le jogging partout dans le monde… « Cela me permet de découvrir des villes. Mais aussi de discuter avec des collègues, s’empresse-t-il d’ajouter comme si rien ne pouvait venir le distraire de ses recherches ! Courir est important pour l’équilibre, pour réfléchir. Mais c’est aussi un outil de networking. On échange en courant. Souvent, de belles rencontres scientifiques démarrent par un jogging ! »

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