À quoi sert la criminologie?

Criminologies de terrain, terrains de criminologie


Dans
Dossier Ariane LUPPENS – Dessin Fabien DENOËL

©️ Fabian Denoël

Du 21 au 23 mai prochains, se tiendra au Sart-Tilman le 18e colloque de l’Association internationale des criminologues de langue française (AICLF), sous le titre prometteur : “Criminologies de terrain, terrains de criminologie”. Une occasion de réunir des chercheur·es issu·es du monde francophone mais aussi, et c’est une première, des intervenant·es extérieur·es à la sphère académique. Plus de 200 personnes sont attendues.

Le crime et la figure du criminel au sens large attirent. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le succès toujours croissant des séries policières et… des études de criminologie. Dans son dernier rapport daté de 2021, l’Agence pour l’évaluation de la qualité de l’enseignement supérieur (Aeques) faisait état d’un doublement des étudiant·es dans la période 2010-2020 et soulignait qu’il s’agissait là d’une proportion supérieure à la croissance des populations étudiantes dans d’autres formations.

Cette popularité autour de la discipline fait écho au dynamisme de la recherche qui ne cesse d’étendre ses champs d’investigation au gré des évolutions de la société et des pratiques criminelles. L’enjeu est également de réussir à protéger les spécificités de la criminologie francophone face au mastodonte de la criminologie anglophone, notamment en Europe avec la “European Society of Criminology”, créée en 2001. Et c’est aussi en partie à cet objectif que répond l’AICLF en organisant un colloque tous les deux ans depuis 1989. Il ne s’agit pas d’une mince affaire. En effet, outre la question des financements mis à disposition pour la recherche, la criminologie n’a pas encore obtenu ses lettres de noblesse partout, et notamment en France où elle n’a jamais été une discipline autonome. Le titre de criminologue n’existe d’ailleurs pas en tant que tel. Il n’en va pas de même en Belgique, en Suisse ou encore au Québec : c’est ce qui explique que le colloque accueille en particulier des chercheurs et des intervenants issus de ces trois États.

Les “terrains de criminologie” sont vastes. En effet, la discipline ne se résume pas aux aspects traditionnels comme l’exécution des peines, la police ou la délinquance juvénile, mais se diversifie au fil des ans avec l’étude de la criminalité économique et financière, de la criminalité informatique, des liens entre crime et genre, de la victimologie, de la criminalité animalière ou environnementale. Les interventions prévues lors du colloque permettront justement d’aborder un large éventail de ces problématiques. Cela ira du champ carcéral, un terrain classique en criminologie, aux domaines plus innovants cités plus haut.

Cette variété des sujets sera là par ailleurs pour rappeler la vision de la criminologie défendue à l’ULiège, celle des “criminologies de terrain”. Cela implique par exemple de pouvoir aller en prison, d’accompagner des policiers en mission mais aussi de s’immerger dans le champ de la criminologie clinique ou encore de la sécurité privée. « Notre vision à Liège est que la criminologie ne peut pas se déconnecter de la réalité. Or, certains courants de recherche adoptent une posture uniquement critique, radicale, qui ne tient pas compte de la réalité de terrain. Pour nous, elle est incontournable quand on fait de la criminologie. On peut critiquer un système tout en évoquant des pistes de solution, certes imparfaites mais qui permettent néanmoins de faire avancer les choses. Cette vision, nous voulons l’inculquer à nos étudiants. Il faut prendre en compte cette dimension sociétale et faire progresser au mieux la discipline et, par-là, la société elle-même dans les tensions qu’elle peut connaître sur un plan criminologique », explique Vincent Seron, chargé de cours, président du département de criminologie (et organisateur du colloque).

LA PRISON, UN BOUCLIER ?

Si on ne peut que saluer la richesse des champs de recherche et cette volonté d’être perpétuellement en lien avec les réalités de terrain, il n’en demeure pas moins que l’on reste frappé par la lenteur avec laquelle certains d’entre eux évoluent. L’univers carcéral en est un bon exemple. La surpopulation y est devenue la norme et la Belgique a été rappelée à l’ordre, voire condamnée de nombreuses fois aussi bien par les tribunaux nationaux que par les instances internationales, la dernière exhortation en date étant celle du Conseil de l’Europe dans une résolution adoptée en octobre 2023. À l’heure actuelle, et selon les chiffres du SPF Justice, on comptait au 1er mars 2024, 12 316 détenus pour 10 743 places disponibles, soit une surpopulation de 14,6 %. La conséquence directe de cette situation est une promiscuité difficile à supporter et génératrice de violences. À l’heure d’écrire ces lignes, un énième mouvement de protestation était d’ailleurs en cours dans les prisons du nord du pays dans lesquelles il a été décidé de ne plus accepter de nouveaux détenus jusqu’à nouvel ordre.

Cette réalité carcérale fera l’objet de plusieurs interventions lors du colloque, dont celle de Camille Couette, de l’ASBL I.Care. Elle viendra rendre compte des résultats du projet de recherche “Parle avec elles” mené pendant un an, de 2022 à 2023. Ce projet avait pour but de donner la parole aux femmes incarcérées qui subissent une double peine : celle d’être en prison et celle d’être une femme en prison. Il existe neuf établissements pénitentiaires dans tout le royaume, et ils sont tous mixtes. La vie quotidienne des femmes dans ce contexte est loin d’être simple.

Pourtant, malgré ce tableau peu flatteur, le projet “Parle avec elles” fait émerger une autre réalité : la prison peut sauver. Elle peut sauver de la violence subie à l’extérieur, “en liberté”; elle peut permettre de rester en vie. « La prison peut être un lieu sûr et offrir un moment de répit dans des vies perturbées depuis l’enfance, explique Camille Couette. Je me souviens notamment d’une femme qui était, chez elle, avec un bracelet électronique en attendant son jugement. Alors qu’elle savait que son ex-compagnon allait débarquer à son domicile, elle avait appelé la police pour demander expressément d’être réincarcérée ! Le temps que la police arrive, il avait réussi à la violenter : elle avait, quand je l’ai rencontrée, un cocard à l’oeil et portait une attelle. »

La prison peut aussi ouvrir de nouveaux horizons. Avant leur incarcération, certaines femmes n’ont jamais eu la possibilité de parler, de rencontrer des professionnels de la santé physique ou mentale. En prison, elles peuvent entamer une (re)construction. Cela dit, « il est tout à fait anormal que ce soit en prison que l’on puisse effectuer ce genre de choses. On ne devrait pas devoir passer à l’acte pour être aidée », note Camille Couette.

En ultime recours

« Être criminologue, explique Vincent Seron, c’est mener un combat permanent contre des idées reçues qui reviennent de manière assez cyclique. La question de la sévérité pénale en est un exemple patent. Elle s’inscrit d’ailleurs dans une forme de populisme pénal. Cela s’observe dans les discours politiques qui traduisent une volonté de durcir le ton, de recourir davantage à la prison alors que la majorité des études démontrent les effets pervers du système carcéral et ses limites. »

De ce point de vue, il semblerait que la bataille soit gagnée. En effet, le 22 février dernier, le nouveau Code pénal a été adopté à la Chambre au bout de huit années de travaux. Il intègre de nouvelles formes de criminalité telles que l’“écocide”, c’est-à-dire la destruction massive des écosystèmes. Il prévoit en outre de supprimer la distinction entre “contravention”, “délit” et “crime” pour la remplacer par un dispositif articulé autour de huit niveaux de peine, le niveau huit entraînant la réclusion à perpétuité. Mais la prison doit devenir l’ultime recours et la peine, c’est inscrit dans le nouveau Code, doit favoriser la réhabilitation et la réinsertion sociale des personnes condamnées. L’esprit de ce Code modernisé semble donc à première vue tenir compte des enseignements de ces dernières décennies en matière de politique carcérale.

Et une fois dehors ? C’est souvent le saut dans l’inconnu qui attend ces femmes. La plupart du temps, elles se retrouvent dans des foyers, mixtes ou non, eux-mêmes très engorgés. Mais il arrive qu’elles puissent être hébergées en maison communautaire (comme c’est le cas dans le projet de l’ASBL Rizome-Bruxelles), moyennant un bail d’un an et demi, soit 18 mois pour rebondir. Malgré les obstacles. « J’ai rencontré une ex-détenue qui avait pu être en maison communautaire et elle m’a expliqué qu’il y avait un manque de cohérence dans les conditions à respecter à la sortie. Par exemple, elle partageait cette maison communautaire avec une autre femme, mais elles n’avaient pas le droit d’être ensemble à l’extérieur. En effet, fréquenter des personnes elles-mêmes ex-détenues est très souvent interdit », témoigne Camille Couette.

COMMENT SE RÉINSÉRER ?

La question des conditions à respecter, véritable pierre angulaire d’une politique pénale qui ambitionnerait de faire de la prison la peine d’exception, est primordiale (voir encart). En effet, à partir du moment où l’on estime que l’enfermement ne peut être une fin en soi – ce qui constitue un choix de société et ce qui semble s’imposer de plus en plus en Europe –, alors le but ultime est la réinsertion. Ce choix est bien entendu beaucoup plus difficile à assumer pour les décideurs politiques. D’une part, il faut réussir à prouver qu’il n’est pas question de laxisme en la matière et, d’autre part, il faut avoir les moyens de ses ambitions. En effet, cela suppose un accompagnement de qualité en dehors de l’univers carcéral et la mise en place de structures ad hoc. À cet égard, l’exemple du Québec est très intéressant.

Elsa Euvrard, professeure adjointe à l’université Laval (Québec) et titulaire de la chaire de recherche en réinsertion sociale des personnes contrevenantes, interviendra lors du colloque sur le thème de la réinsertion sous conditions des personnes soumises à une mesure de surveillance communautaire. « Au Québec, la réinsertion sociale désigne toutes les mesures pénales exécutées à l’extérieur des murs de la prison, au sein de la communauté. Il peut s’agir de la libération conditionnelle, soit sortir de prison avant la fin de la période d’incarcération, de l’emprisonnement avec sursis, autrement dit l’emprisonnement dans la collectivité, et de la probation. La mesure la plus originale, c’est l’emprisonnement avec sursis. En effet, c’est une peine purgée dans la collectivité et à domicile. Les personnes contrevenantes qui y sont condamnées doivent respecter des conditions comme le couvre-feu et une assignation à domicile. Elles sont vraiment emprisonnées chez elles. Il faut savoir qu’il n’y a pas de bracelet électronique au Québec. Le contrôle se fait via des appels téléphoniques et des visites aléatoires. »

Le Québec dispose à présent d’un certain recul sur ce type de mesures puisque l’emprisonnement en collectivité date de 1996 ! Quels enseignements en tirer ? L’exemple québecois permet d’interroger les modalités d’application des conditions imposées aux personnes soumises à une peine d’emprisonnement en collectivité. Car si le but est de favoriser la réinsertion sociale, il est impératif que les conditions soient réalistes. « Or, on commence à se rendre compte que les manquements aux conditions peuvent soit constituer de nouvelles infractions susceptibles de poursuites, soit mener à une nouvelle incarcération. Les statistiques montrent que la grande majorité des infractions traitées par les tribunaux correspondent à des manquements, à des bris de condition. » Ce constat donne vraiment à réfléchir.

En théorie, les conditions doivent être individualisées mais, dans la pratique, elles sont souvent très nombreuses et pas adaptées au profil. « Je donne souvent l’exemple de la personne qui a des problèmes de consommation d’alcool ou de drogue. Elle devra alors se soumettre à la condition de ne pas consommer. Mais c’est la mettre automatiquement en échec. De plus en plus, les intervenants se mobilisent afin de faire modifier les conditions par le tribunal s’ils estiment qu’elles sont irréalistes. Par exemple, sur la consommation de drogue, plutôt que de ne pas consommer, ils vont essayer de transformer cette condition en obligation de suivre un traitement ou de suivre un accompagnement psychologique pour les problématiques de dépendance. »

Selon Elsa Euvrard, on assisterait à une tendance qui consisterait à normer la réinsertion sociale en ne s’adaptant plus au parcours individuel de la personne contrevenante. Ainsi, le fait de retrouver un emploi ou de ne plus consommer de produits stupéfiants serait considéré comme une preuve objective de réinsertion. « Peut-être devrait-on repenser la perception de la réinsertion selon que la personne contrevenante se sente réintégrée ou non. »

La réinsertion ou la perspective d’une réinsertion durable est d’autant plus cruciale que certaines statistiques pointent une entrée dès le début de l’adolescence dans la délinquance. Ainsi, en Belgique, dès l’âge de 14 ans, il est possible de se retrouver dans une Institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ), c’est-à-dire un placement soit en milieu ouvert soit en milieu fermé. Ces institutions sont ensuite chargées d’amener le jeune à se réinsérer socialement. La question du “comment” se pose alors à nouveau. Mais cette fois, l’exemple à observer ne sera pas québécois mais bien belge.

Un nouvel outil d’évaluation (Strengths/Structured Assessment of Youth) élaboré par Cécile Mathys, docteure en psychologie et chargée de cours au département de criminologie à l’ULiège, sera présenté à l’occasion du colloque. L’originalité de cet outil consiste à ne plus se baser uniquement sur les facteurs de risque que présente un jeune mais plutôt à évaluer ses forces. « Je trouve plus intéressant d’identifier des atouts que le jeune peut mobiliser dans différents contextes et à partir desquels on peut développer des objectifs d’intervention. Par exemple, si le mineur a des amitiés prosociales, l’approche que je préconise ne consiste pas seulement à dire qu’il doit les entretenir mais plutôt à souligner sa capacité à être à l’écoute de quelqu’un, à être un soutien. Un autre exemple serait un projet de réinsertion scolaire. Il faudrait alors se demander quelles sont les forces que le jeune pourrait mobiliser pour avoir l’espoir d’aller au bout de ce projet. Cela pourrait être sa curiosité, le fait qu’il pose des questions, qu’il s’intéresse à l’actualité. Ce sont des attitudes liées à un éveil cognitif qui peuvent être porteuses à l’école. »

Si ce n’est pas miraculeux, cela ouvre des perspectives, ce qui est l’objectif de l’évaluation centrée sur les forces. En effet, l’évaluation des facteurs de risque ne permet pas de dépasser le stade du statu quo alors que la mobilisation des compétences est porteuse de changement.

Pour le moment, l’outil est utilisé au sein des IPPJ (qui ont une mission d’évaluation), lesquels accueillent des jeunes âgés de 14 à 18 ans en conflit avec la loi, ainsi qu’au sein des équipes mobiles d’accompagnement qui prennent en charge ces mineurs dans leur milieu de vie. Le succès est au rendez-vous puisque « nous avons reçu une demande du Québec concernant des délégués à la jeunesse qui utilisent maintenant cet instrument d’évaluation », observe Cécile Mathys. De quoi redonner de l’espoir et sortir d’une forme d’esprit fataliste. Ou, comme le recommande Vincent Seron, « garder une forme d’optimisme et considérer que certaines choses s’améliorent même si c’est avec une certaine lenteur ».

Colloque “Criminologies de terrain, terrains de criminologie,“ du 21 au 23 mai, aux grands amphis (bât. B7a), campus du Sart-Tilman, 4000 Liège.
* https://www.aiclf2024.net/

POUR ALLER PLUS LOIN

“À quoi sert la criminologie ?” : numéro spécial de la Revue nouvelle 2, 2022 (avec notamment la participation de Vincent Seron)

Nadège Brassine et Cécile Mathys ER iFoRe : “Quand les facteurs de risque et les forces des jeunes contrevenants se rencontrent au sein d’un même outil d’évaluation du risque de récidive”, dans la Revue de Criminologie et Police technique et scientifique, 3, 2022

Camille Couette, Parle avec elles : quand des femmes détenues se racontent en prison, Bruxelles, 2023
(rapport de l’asbl I.Care, disponible sur https://www.i-careasbl.be/parle-avecelles)

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