Prendre son envol

Une nouvelle école dotée d’une pédagogie innovante


Dans Univers Cité
Article Marie LIÉGEOIS

©️ M.Dumont-Twenty2 + S. Cahay-InFine

L’histoire débute avec quatre profs du secondaire ⎼ français, histoire, géographie et math. Quatre enseignants et enseignantes qui, après plusieurs années dans le métier, rêvaient d’une école différente. Leur point de départ : le constat parfois douloureux que les adolescents, alors qu’ils traversent une période de vie riche et intense, ne semblent globalement ni impliqués ni intéressés par l’école.

Nourris de leurs observations et intuitions, de leurs tentatives de changer le terrain existant et d’un “pédago-tour” en France qui les a emmenés de la maternelle au secondaire, ils mûrissent le projet d’une école alternative, à la fois différente et cadrée. Une école, au cœur de la ville de Liège, conçue comme un lieu de vie et d’apprentissage, construite autour de l’adolescent. Un établissement, souhaitent ses concepteurs, qui vibre au rythme des jeunes. La Cité école vivante (CEV), en gestation depuis près de dix ans, ouvre ses portes en cette rentrée scolaire 2024.

AU CENTRE, L’ADOLESCENT

Dans ce noyau dur ⎼ qui s’est à certaines époques étoffé jusqu’à 40 bénévoles, professeurs ou non ⎼, Virginie Jamin occupe une place centrale. Professeure de mathématiques dans le secondaire durant 17 ans, elle a décidé, à l’aube de la quarantaine, de se lancer dans un master en sciences de l’éducation. Une nouvelle équation de vie qui l’amène à devenir assistante des Prs Daniel Faulx d’abord, de Dominique Lafontaine et de Marianne Poumay ensuite, au département de sciences de l’éducation. Elle mène alors, guidée par Marianne Poumay et Christophe Lejeune, professeur associé en sciences sociales, un doctorat consacré aux trajectoires de développement de compétences des adolescents dans le secondaire. Au fil de ce parcours, elle acquiert le bagage scientifique qui, doublé d’une conviction inébranlable pour cette école en devenir, lui permet d’occuper aujourd’hui un rôle de conseil pédagogique dans le pouvoir organisateur (PO) de l’école.

En côtoyant à la fois des enseignants, des jeunes et des adultes en reprise d’études, Virginie Jamin a un déclic qui colore tout le projet pédagogique de la CEV. « Nous voulons considérer l’adolescence comme une période en elle-même. On connaît beaucoup de choses sur la pédagogie dédiée aux enfants, on en sait de plus en plus sur l’andragogie, la science de la formation des adultes. Mais il y a un grand creux, une zone de flou concernant les adolescents – qui ne sont ni des enfants ni des adultes », explique-t-elle. Les concepteurs de la CEV ont ainsi été particulièrement attentifs au rapport d’autorité envers les ados. « Ils ont déjà au minimum six années d’école derrière eux, ils ont intégré les enjeux d’apprentissage. Et pourtant, l’école continue de considérer que les adultes savent mieux qu’eux ce qu’il leur faut », poursuit-elle, expliquant que la relation “pair-expert” gagnerait à être bien plus souvent mobilisée avec les jeunes.

CAP SUR L’ACCROCHAGE SCOLAIRE

Dans le paysage de l’enseignement, où se situe ce projet ? Comment le définir ? Pour Virginie Jamin, le terme de “pédagogie active”, même s’il est répandu, n’est pas le plus adéquat. « Une pédagogie ne peut être passive ; l’activation cognitive est d’emblée mobilisée dès lors qu’il s’agit d'apprentissage” observe-t-elle. Pour la Cité école vivante, elle préfère d’autres termes : pédagogie alternative, innovante, de la démocratie ou de l’esprit critique. La CEV n’endosse pas non plus au sens strict les étiquettes Montessori, Freinet, Steiner ou encore Decroly, qui portent la vision d’une ou d’un maître à penser.

« À la CEV, l’enseignement transmissif reste présent. La configuration du professeur qui transmet une matière aux élèves garde vraiment du sens selon nous ! Tout comme un dispositif global d’évaluation. » Qu’est-ce qui fait la différence alors ? « Deux grands modèles nous ont guidé, détaille Virginie Jamin. D’une part, la question centrale de la motivation, qui fait cruellement défaut aux ados dès lors que l’on parle d’école. Les théories du chercheur canadien Rolland Viau montrent que la motivation provient de trois sources : le sentiment d’appartenance, d’où notre souhait de rester une petite école, la notion de perception de compétence (“est-ce que je pense que je vais y arriver ?”) et enfin l’autonomie, qui peut apporter à chacun un certain pouvoir de choix. »

L’autre pilier de réflexion est venu de l’approche par compétences, développée notamment par Jacques Tardif, psychologue canadien de l’éducation, et sur lequel travaille beaucoup le LabSET-ULiège, centre de recherche où Virginie Jamin poursuit sa thèse. « Cet apport est assez unique. Il s’agit de ceci : c’est en plongeant les élèves dans des situations authentiques, des réalités de terrain, qu’ils vont déployer leur savoir, leur savoir-faire et leur savoir-être. Et donc se développer globalement », poursuit-elle.

L’accompagnement du projet par le LabSET a par ailleurs permis de dégager un “engagement de l’école” basé sur quatre piliers, quatre “savoir agir” issus de ces situations authentiques : Ensemble, Nature, Culture et Toucher. De quoi définir, au-delà de matières souvent perçues en silos, un parcours global de l’élève, un cap vers lequel tendre. « L’apprentissage est partout, et on veut vraiment tenter de lui donner du sens », souligne encore Virginie Jamin. Les acteurs de la CEV disent ainsi se rassembler autour de la notion d’accrochage scolaire des ados, en amont de tout décrochage.

Pour soutenir ces objectifs, l’équipe a remanié profondément le temps d’apprentissage et d’échange passé à l’école en une grille horaire innovante, composée d’appellations nouvelles. « Car les mots donnent du sens », sourit Virginie Jamin. Outre les “temps-ressources”, soit des focus théoriques en grand groupe (la nomenclature en chimie, l’accord des participes passés en grammaire...), l’horaire se conçoit en “ateliers pratiques” qui mobilisent a minima deux contenus habituellement scindées (art et géométrie, sciences et éducation physique...), mais aussi en “hub”, des projets interdisciplinaires au long cours conçus comme des “carrefours d’apprentissages” aux thèmes variés, mêlant des élèves de tous âges et conçus pour aboutir sur des événements concrets. « L’objectif est d’apporter du rythme dans l’année, de la souplesse, de la discontinuité afin de maintenir l’attention et la curiosité, tout en respectant le programme légal et les évaluations », poursuit la conseillère pédagogique. Contrainte et plaisir. Cadre et cassures. « Nous souhaitons, tout autant que des consignes, offrir aux élèves un état d’esprit festif, leur donner envie de passer du temps à l’école », ajoute-t-elle.  

Se greffent à cette organisation des “cordées”, groupes verticaux composés d’une ou un adulte référent et de deux élèves de chaque année où sont discutées les méthodes et stratégies d’apprentissage. Les devoirs se font à l’école, « afin de réduire les inégalités familiales ». Et du côté de l’équipe des 22 professeurs, l’idée est de mettre un accent particulièrement fort sur le travail collaboratif et les concertations, d’entretenir un « nœud de réflexion pédagogique fort ».

CONCEPTION UNIVERSELLE DE L’APPRENTISSAGE

« Avec toute l’équipe, on est très au clair sur l’inclusion des différences. Élèves et écoles doivent s’adapter mutuellement. Il ne s’agit pas d’aller vers du sur-mesure individuel, qui serait ingérable, mais d’accéder à une conception universelle de l’apprentissage », insiste la pédagogue. Soit, comme la définit la littérature scientifique, “la recherche utilisée pour concevoir des programmes-cadres – objectifs pédagogiques, méthodes, contenus et évaluations – qui donnent à tous les élèves l’enthousiasme d’apprendre et la capacité d’acquérir des connaissances et des compétences. Elle consiste à offrir simultanément de bons soutiens à l’apprentissage et une facilité d’accès au curriculum, tout en maintenant des normes élevées de réussite pour tous les élèves”.

Prendre soin de la spécificité de chaque jeune mais dans une démarche de normalisation : tel est l’objectif de la Cité école vivante qui prend son envol.

En pratique

La CEV ouvre ses portes en cette rentrée 2024-25, avec des classes de 1re, 3e et 4e secondaire. L’année suivante s’ajouteront les classes de 2e et 5e, puis celles de rhéto à la rentrée 2026-27. L’école sera alors complète, avec le souhait d’accueillir 576 élèves, soit 24 classes de 24 jeunes.

La CEV a pour objectif de rejoindre ses bâtiments définitifs à Cointe en 2027, dans l’ancien centre de formation du Forem qui va être entièrement rénové. Cet axe important du projet est en route depuis 2018. En attendant, et pour cette première rentrée donc, élèves et professeurs s’installent dans les anciens bâtiments de Resa, rue Louvrex au centre de Liège. L’accès leur est ouvert gratuitement par les propriétaires des lieux (l’entreprise liégeoise Groupe Ardent) qui laissent également s’y installer la “Maison de l’adolescent de la ville de Liège” (Mado). Locaux de tailles diverses et immenses plateaux : la configuration des lieux a permis d’imaginer des classes, des pièces de cordées, une salle de gymnastique, une salle des fêtes.

La CEV est une école publique reconnue et subventionnée par la Fédération Wallonie-Bruxelles. La gouvernance de l’école est conçue de manière partagée, en “cercles” de fonctionnement et de responsabilité. Le pouvoir organisateur est une ASBL, qui fait partie du réseau de la Felsi (Fédération des établissements libres subventionnés indépendants). Les décisions sont prises par des processus de consentement où toutes les objections sont collectivement levées. Il s’agit de la première école liégeoise à fonctionner de la sorte.

=> www.laciteecolevivante.org

Entre l’exil et la scolarisation

Autre ville, autre projet, autre accompagnement. 2015, crise migratoire. Parmi les nombreux réfugiés qui transitent à Bruxelles, au Parc Maximilien notamment, des familles de nomades qui fuient la guerre en Syrie. Au cours d’un été, Marie Pierrard et Juliette Pirlet, enseignantes dans le secondaire, prennent en charge les enfants de cette communauté syrienne Dom. Une classe à ciel ouvert, bricolée avec les moyens du bord et beaucoup de solidarité. Les parents désirent ardemment voir ce projet se poursuivre, qui offre à leurs enfants un cadre scolaire inexistant chez eux. Le projet prend de l’ampleur, l’équipe s’étoffe et s’installe dans une maison du quartier des Marolles. La Petite école est née.

Très vite, les fondatrices ⎼ elles-mêmes nourries pas à pas de lectures et réflexions issues des sciences humaines ⎼ souhaitent ajouter au projet une dimension de recherche. Leur optique n’est pas de créer un “manuel de la Petite école”. Elles sont d’abord orientées vers la philosophie politique et les questions d’éducation, tout en ne cessant de trouver de l’inspiration dans la littérature, l’éthologie, l’esthétique, l’anthropologie.

LaPetiteEcole-LesproductionsduVerger

© Les productions du Verger
Maud Hagelstein, chercheuse FNRS au département de philosophie, et Grégory Cormann, chargé de cours au département de philosophie, rejoignent alors l’aventure, dans une posture d’observation. « Horaires de cours, matériel, classement par années d’âge : l’école structure puissamment la vie des enfants, des familles, de la société. La Petite école donne aux enfants la possibilité de “jouer ce jeu-là”, d’intégrer des éléments basiques, des outils, d’apprivoiser les codes », explique Grégory Cormann. « Il ne s’agit pas d’une école alternative ou d’un contre-pied à l’enseignement classique, précise Maud Hagelstein. Ce projet se définit plutôt comme un sas de préscolarisation, un passage, une transition vers l’école, quelle qu’elle soit, qui accueillera ensuite ces enfants. »


Dans cette maison-école, espace où transitent des enfants de 6 à 14 ans, tout est très ritualisé : ateliers, apprentissages, discussions, jeux, temps d’accueil et d’au revoir. L’imaginaire souvent bloqué des enfants traumatisés par la guerre est ré-apprivoisé en douceur, sous forme de saynètes ou avec des figurines que les enfants disposent dans un bac à sable. La violence contenue peut trouver une échappatoire : l’envie de frapper se transforme en coups de marteaux créateurs d’un objet, d’un instrument de musique. Chacun s’approprie un “espace à soi” : banc, matériel pour écrire ou dessiner. Une centaine d’enfants sont passés par la Petite école, restant en moyenne une année, avant de plonger dans le bain scolaire plus normalisé.

Clizia Calderoni, alors récemment diplômée en philosophie à l’ULiège, s’est également immergée durant un an dans le projet, en observant les interactions entre élèves et enseignants, en scrutant la dynamique de groupe. Elle en a tiré un abécédaire aux allures de journal de bord et enrichi de photos. « Cette “pré-école” met aussi au centre de ses préoccupations une forme de beauté, un rapport particulier à l’image. Tout y est choisi avec soin. Les enfants voisinent avec les beaux-arts, la “haute culture” », détaille Maud Hagelstein, spécialisée dans le domaine de l’esthétique, qui prépare avec Marie Pierrard un ouvrage collectif à propos de l’école compilant archives, photos, textes de chercheuses et chercheurs.

« Depuis le début de cette collaboration, les apports sont mutuels ; on fait circuler les observations, les façons de comprendre, se réjouit Grégory Cormann. Un travail de recherche joyeux et inspirant qui a amené de la créativité dans notre rapport au savoir et où l’Université a joué un rôle de point de passage, de rencontre. »

Découvrir le projet

> Éclaireuses, film documentaire de Lydie Wisshaupt-Claudel : www.vimeo.com/manage/videos/510307048 (mot de passe: sidra)

> L’abécédaire de la Petite école, Clizia Calderoni : https://abc-lapetiteecole.be

> Archives du projet : https://redlabopedagogique.tumblr.com

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