De 2016 à 2023, une dizaine d’historiens et de sociologues ont mené une recherche portant sur les expériences ouvrières au Japon et en France durant la période des “Trente Glorieuses” d’une part, et sur la Chine des années 1980 à nos jours d’autre part. Rencontre avec Éric Florence, spécialiste de la Chine contemporaine, l’un des coordinateurs scientifiques du projet “Eurasemploi”.
Analyser les mutations de l’emploi et les formes d’incertitude au travail en période de croissance économique rapide, telle était l’ambition de départ. « Les “Trente Glorieuses” sont souvent présentées positivement et de manière assez lisse, explique Éric Florence de la faculté de Philosophie et Lettres et de l’Institut de recherche en sciences sociales à l’ULiège. Essor économique, hausse du niveau de vie et paix sociale semblent qualifier l’époque. Mais l’image est trompeuse et fait l’impasse sur la situation peu enviable, sur la condition ouvrière, celle des immigrés et des femmes, notamment. Plusieurs études à partir des années 1970 ont documenté la brutalité d’alors dans les relations de travail et dans le rapport à l’environnement aussi. Le modèle productiviste ne s’est pas construit sans heurts. »
Le projet “Eurasemploi” adopte une approche comparative à la fois dans l’espace et dans le temps : les “Trente Glorieuses” françaises et la “Haute Croissance” japonaise des années 1950 à 1970, sont comparées à la Chine des quatre dernières décennies, soit depuis les années 1980 ou post-maoïstes, lorsque la création de richesses s’est accélérée très significativement.
L’attention des chercheur·es s’est portée essentiellement sur deux secteurs industriels : les mines de charbon et le textile. Les premières, indispensables à la reconstruction des économies de l’après-guerre (la survie de cette industrie est mise en cause dès les années 1950), sont au cœur de la construction nationale chinoise. Quant au secteur du textile, et en particulier la confection, il est le premier à avoir dû affronter une compétition mondialisée. Plus d’une centaine de documents ont été collectés, de natures variables : ce sont des données chiffrées sur les revenus ou la consommation, des témoignages sur les contrats de travail et les feuilles de paie, des récits de souffrances au travail (accidents, surveillance) ou des difficultés de la vie et aussi des luttes individuelles et collectives pour améliorer la condition ouvrière. Textes, tableaux chiffrés, images, enregistrements sonores ou visuels constituent la richesse du site “Expériences ouvrières. Vies, corps et luttes” qui les répertorie.
« Dans les trois configurations considérées, la condition ouvrière a été transformée. Manifestement, la précarité ouvrière s’accentue dans des économies pourtant à forte croissance. Si les contextes sociaux, institutionnels, politiques et culturels sont différents dans les trois régions envisagées, la comparaison des situations permet cependant de dégager des similitudes au niveau de certains processus économiques, politiques, voire culturels », affirme Éric Florence.
Visibiliser les invisibles
Tant en France qu’au Japon et en Chine, on assiste de la part de l’État à ce que l’on pourrait qualifier d’une “mobilisation productiviste particulièrement intense”. « L’objectif est de produire (beaucoup) et d’encourager à consommer ! Les pouvoirs publics investissent massivement dans les infrastructures (les routes, les ponts) et facilitent le déplacement des ouvriers vers les mines, vers les entreprises : les travailleurs chinois quittent leurs dortoirs et sont conduits vers les sites de production de l’usine Foxconn spécialisée dans la production de matériel informatique et de smartphones, Ipad et ordinateurs par exemple. Cette intervention active des autorités municipales est soutenue par la mobilisation des cellules du Part communiste chinois (PCC) au sein d’écoles techniques et professionnelles, afin que celles-ci remplissent des quotas de nombre de travailleurs à fournir aux sites de production en fonction de la demande. Le cas chinois, avec la très grande capacité mobilisatrice et organisationnelle du PCC, est probablement assez singulier : les cadres et organisations du Parti, mobilisés sous Mao en faveur de la lutte des classes, sont désormais exhortés à s’investir pleinement dans des objectifs chiffrés de croissance. »
Rappelons que, durant la période maoïste (1949-1978), toute migration spontanée de travailleurs était interdite. « Mao et le PCC avaient mis en place une véritable “démarchandisation” du travail qui est allée de pair avec une très grande stabilité de l’emploi pour les ouvriers des entreprises d’État. Mais l’État mit en place un contrôle inégalé sur la population et notamment sur sa mobilité. On peut parler d’une politique de “villes fermées” sous Mao. À partir des années 1960, environ 85 % de la population travaillait dans les champs. Seuls 15 % étaient employés dans les villes et les entreprises d’État et bénéficiant d’un statut relativement enviable : un travail stable et digne, l’accès à un large éventail de biens et de services publics (soins de santé, nourriture subsidiée, crèches, écoles, etc.). Ces travailleurs urbains sont d’ailleurs devenus les héros de la Chine socialiste. C’était l’époque où le PCC avait l’ambition de faire tomber les trois “grandes montagnes” afin d’asseoir sa légitimité : le capitalisme, le féodalisme et l’impérialisme. Ce projet s’accompagnait du rejet de l’exploitation capitaliste. »
En décembre 1978, deux ans après la mort de Mao Zedong, Deng Xiaoping et les dirigeants de l’époque entament un virage radical : ils veulent rendre la Chine riche et puissante, aussi prospère que Hong Kong. « Cela passe par un virage explicite de la lutte des classes maoïste et de la violence comme élément de transformation de la société vers le développement intense des forces productives, observe Éric Florence. Cela signe le retour dans les faits de l’exploitation, une exploitation qui sera particulièrement violente à partir de 1993-1994, quand le gouvernement chinois prend des mesures décisives afin de faciliter les investissements étrangers. En parallèle au recours massif à la main-d’œuvre migrante d’origine rurale dans les entreprises manufacturières en plein essor, on assiste à un autre tournant majeur sur le plan du travail : la fin de la grande prévisibilité dont bénéficiaient les ouvriers, les “maîtres du pays” du maoïsme, ce qui se traduisit par la mise à pied de dizaines de millions de travailleurs des entreprises d’État, à cause des faillites et de la liquidation de la majorité de ces entreprises, un processus pas encore entièrement achevé à l’heure actuelle. On observe donc à partir des années 1990 une double transformation aujourd’hui très bien documentée de la condition ouvrière : d’une part, l’irruption d’un nouveau prolétariat – les travailleurs migrants internes qui partent des campagnes vers les chantiers de construction ou les usines manufacturières (textile, jouet, électronique, etc.) et de nos jours de plus en plus les services dans le cadre de la plateformisation de l’économie – et, d’autre part, ce que la sociologue Lee Ching Kwan a appelé “le démantèlement” de l’ancienne classe ouvrière de l’ère maoïste, des ouvriers désormais contraints de s’adapter aux conditions du marché du travail et à la flexibilité post-maoïste. »
Capitalisme communiste
En quelques années, la Chine est passée d’un régime socialiste de travail non marchand à un régime socialiste capitaliste de travail marchand. Certains pensèrent que, surfant sur cet essor du capitalisme, la démocratie allait voir le jour en Chine. « Des débats ont eu lieu sur ce sujet dans les années 1980, caractérisés par l’intensité des discussions au sein de l’élite du PCC, entre “réformateurs” et “conservateurs”. Tenté par une libéralisation prudente et partielle de l’économie, le PCC entendait néanmoins garder à la fois le contrôle du processus et du domaine idéologique et sa mainmise sur la société. La répression brutale des manifestants place Tiananmen en 1989 mit un terme aux illusions occidentales : le PCC n’avait jamais sérieusement envisagé de partager le pouvoir », note Éric Florence.
Si les conflits sociaux en France dans les années 1950-60 ont abouti à la naissance de l’État social, en Chine, la croissance post-maoïste devenue mot d’ordre ne faisait guère de place aux travailleurs. Il faudra attendre près de 20 ans pour qu’un vent favorable souffle et sur les ouvriers et sur l’environnement. Le pays se dote à partir des années 2000 de lois plus protectrices à leur égard, mais elles demeurent appliquées de manière très inégale du fait de la décentralisation politico-administrative et d’alliances bien ancrées entre pouvoirs politiques et économiques. « Dans les années 1990 et début 2000, la plupart des travailleurs se rendent seuls sur les lieux de travail, laissant leur famille dans les campagnes, ce qui permet aux employeurs de maintenir des salaires bas. Le régime de travail en dortoir devint un avatar du capitalisme mondialisé : les logements étaient réservés à des célibataires, ce qui minimisait le coût du travail tout en laissant la charge des femmes et enfants à la campagne. Dans les années 1990 et début 2000, des règlementations de certaines usines régissant le recrutement des travailleuses stipulaient explicitement que seules les femmes non mariées et n’ayant pas d’enfants pouvaient intégrer les sites de production en question. »
La multiplication des conflits ouvriers, des grèves et des mouvements revendicatifs poussa le gouvernement à mettre en place des régimes de travail plus protecteurs à partir du milieu des années 2000. « L’amélioration de la situation économique dans les campagnes a permis aux travailleurs d’être plus exigeants sur leurs conditions de travail et l’émergence d’ONG a contribué à des relations plus équilibrées entre le travail et le capital, note Éric Florence. Mais aujourd’hui, une partie de la jeunesse se détourne des injonctions productivistes, d’un modèle aspirationnel et d’une mobilité sociale qui serait entièrement déterminée par les efforts individuels. Le mouvement 996 (9h-21h, six jours par semaine) s’est par exemple développé ces dernières années dans le secteur des technologies de communication et des plateformes. »
Réactions similaires
À divers titres, la réalité chinoise, dans son continuum historique, peut être comparée avec les situations japonaise et française : externalisation des entreprises, accent mis sur l’auto-entreprenariat, formes du gouvernement du social, etc. « En France et au Japon entre les années 1950 et 1970, en Chine à partir de la fin des années 1990, parfois en renfort mais aussi au-delà de l’(in)action syndicale, on voit par exemple une mobilisation d’associations et de collectifs de travailleurs ayant pour objectif de faire reconnaître leur condition précaire, détaille Éric Florence. Ils organisent des grèves et des manifestations, saisissent les tribunaux, contactent les journaux, les magazines, s’expriment dans des chansons, publient des poèmes, et, dans le cas chinois surtout, utilisent les réseaux sociaux. Il s’agit à la fois de faire reconnaître cette condition en la quantifiant, via des enquêtes en particulier, mais aussi par une visibilisation des expériences et des émotions de ceux qui les vivent. C’est ce que nous documentons dans l’ouvrage collectif à paraître cette année : “Comparing Labor in contemporary China and in postwar Japan and France : Precariousness in High-Growth Economies”. »
Autre similitude encore : les rapports complexes entre les lieux d’origine et de destination, sur le plan notamment des imaginaires migratoires. « Les récits de mineurs japonais, français et chinois expriment les contrastes forts entre les lieux de destination tels qu’ils sont imaginés et la réalité vécue, souvent nettement plus terne et tissée de solitude, de désolation et de désillusion, commente le chercheur. Ceci avait déjà été montré très tôt en ce qui concernait les immigrés kabyles par Abbdelmayek Sayad dans Le Déracinement, ouvrage co-écrit avec Pierre Bourdieu en 1966. Par ailleurs, les travailleurs (immigrés) sont également l’objet de discours et de pressions normatives de la part des autorités étatiques ainsi que des communautés locales d’origine : ils doivent incarner un ensemble de valeurs liées ou favorables au travail productif – ardeur au travail, frugalité, mœurs irréprochables, etc. »
C’est ce que le dispositif virtuel (élaboré avec l’aide du Pr Éric Geerkens, du département des sciences historiques) permet de voir grâce à la foisonnante documentation collectée… laquelle compte en outre des illustrations en provenance de l’Institut d’histoire ouvrière économique et sociale de Seraing. « Sur certains plans, la situation des ouvriers belges est en effet comparable à celle de leurs homologues français dans le Nord-Pas-de-Calais notamment. Je pense par exemple aux campagnes de communication organisées dans le cadre de l’accord entre l’Italie et la Belgique sous le gouvernement Van Acker dans la période de l’après-seconde guerre mondiale. Il nous a paru intéressant de les inclure dans le dispositif virtuel », conclut Éric Florence.
Petites mains
"Petites mains" est le titre de la pièce proposée par Odile Macchi, sociologue et metteuse en scène. Elle repose sur le travail de terrain mené en Chine, au Japon et en France par l’équipe de chercheuses et de chercheurs du projet de “Eurasemploi” coordonné par le Pr Bernard Thomann de l’Institut national des langues et civilisations orientales à Paris. Au plus près des travailleurs du textile et de la mine, Odile Macchi tisse ensemble ethnographie et écriture théâtrale.
Des représentations auront lieu à Liège en octobre 2025 (dates à préciser prochainement).
en savoir +
Pour aller plus loin
Le site "expériences ouvrières"
• Éric Florence et Gilles Guiheux (dir.), “Régimes de travail en Chine. Identités, institutions, agentivité” dans la revue Mouvement social, SciencesPo les Presses, n° 285, octobre 2023 (en français et en anglais),
www.lemouvementsocial.net/
• Gilles Guiheux, Bernard Thomann (ed.), Comparing Labor in contemporary China and in postwar Japan and France : Precariousness in High-Growth Economies, Amsterdam University Press, 2025 (à paraître)