VariGraph : explorer les trois plus anciennes écritures

Sciences de l'Antiquité

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« L’un des principaux défis lorsqu’on étudie une écriture encore non déchiffrée réside dans la grande variété de formes que peuvent prendre les signes. On parle de variation graphique », explique François Desset. Pour s’en faire une idée, pensons à la lettre A : en majuscule, elle s’écrit A, en minuscule a et en version manuscrite, elle adopte une allure arrondie et étirée à gauche et à droite. Pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas l’alphabet latin, ces trois formes pourraient aisément être perçues comme trois signes distincts.

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ans mon article de 2018 consacré à l’élamite linéaire, j’avais identifié près de 300 signes. Pourtant, dans ma publication de 2022 qui expose le code de déchiffrement complet, la liste n’en comprend plus que 77 », ajoute le chercheur. « J’ai été confronté à une profusion de signes différents. Il faut du temps pour comprendre que deux signes, bien que visuellement distincts, représentent la même valeur phonétique. C’est en analysant ces variations régionales que j’ai pu démontrer l’existence d’une écriture élamite linéaire propre aux régions occidentales de la civilisation d’Élam, et d’une autre, utilisée dans les régions orientales. »

À l’été 2025, la précieuse base de données Hatamti, du nom que les Élamites se donnaient pour se désigner, a été achevée. En libre accès, elle recense l’ensemble des variations graphiques régionales. Son architecture informatique s’inspire de celle de la Thot Sign-List (TSL) – du nom de Thot, dieu des scribes dans l’Égypte ancienne, à tête d’ibis –, une base de données créée il y a une dizaine d’années par le Pr Stéphane Polis, égyptologue à l’ULiège, documentant la folle variation graphique dans les hiéroglyphes durant leurs 3600 années d’usage. Et qui continue à être enrichie au quotidien.

Unique au monde

La base de données Hatamti est l’un des délivrables du projet VariGraph, financé par la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le cadre de l’appel “actions de recherche concertées” (ARC). Lancé en 2023 pour une durée de quatre ans et codirigé par les professeurs Laurent Colonna d’Istria, titulaire de la chaire d'assyriologie et d'archéologie de l'Asie antérieure à l’ULiège, et Stéphane Polis, maître de recherche au FNRS, ce projet se concentre sur l’étude de la variation graphique dans les écritures déchiffrées de trois civilisations anciennes : l’élamite linéaire – et le proto-élamite – (Royaume d’Élam, actuel Iran), le cunéiforme (Mésopotamie) et les hiéroglyphes (Égypte). L’ULiège possède ainsi le seul département au monde à travailler de concert sur les trois plus anciens systèmes d’écriture au monde.

« L’objectif de VariGraph n’est pas seulement d’analyser la variation graphique, mais aussi de modéliser ce phénomène à partir des systèmes anciens du Proche-Orient, Égypte comprise. Pour cela, le projet développe des outils numériques adaptables à chaque système graphique étudié. Il s’agit d’examiner non seulement la forme des signes mais aussi de s’intéresser au support, au type de texte (officiel ou écrit à la va-vite), au scribe [ndlr : les spécialistes sont parfois capables de repérer les mains des scribes] et à sa motivation. Et ce, tant à différentes époques qu’en différents endroits », précise Pr Laurent Colonna d’Istria. Depuis 2024, en raison de ses travaux sur les traditions scribales, il a été invité à intégrer une équipe d'épigraphistes qui étudie les plus anciens textes en cunéiforme du Kurdistan d'Irak, datés du IIIᵉ millénaire avant notre ère.

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Vase votif en argent avec inscription en écriture élamite linéaire rédigée en langue élamite par un certain Lapu, inconnu par ailleurs, pour le dieu Shikwat. Iran (oriental?), 3e millénaire av. J.-C.

© Londres, collection privée - F. Desset

« Une fois la variation graphique des signes, issus de textes bien définis, appréhendée et encodée, l’un de nos objectifs serait d’exploiter ce corpus solide pour entraîner une IA. Après vérifications et corrections de notre part, celle-ci serait capable de proposer une lecture de textes jamais lus par des spécialistes, mais aussi de regrouper les textes rédigés par un même scribe ou issus d'un même lieu de production textuelle, en prenant en compte la matérialité du texte (format, agencement des signes, etc.). L'IA nous fera des propositions que nous vérifierons et qui pourront alimenter le projet VariGraph. De quoi approfondir notre réflexion et notre compréhension de ces systèmes d'écriture selon des approches plus anthropologiques et historiques, c'est-à-dire d'entrevoir l'écriture comme un phénomène social, culturel, matériel et symbolique. » Un grand pas vers la constitution d’encyclopédies numériques pour chaque écriture ancienne.

Vers 3300 av. J.-C., naît sur le plateau iranien l’écriture proto-élamite. Non entièrement déchiffrée, elle est néanmoins bien documentée : environ 1700 tablettes comptables ont été retrouvées. Elles ne livrent pas de récits, mais des notations simples (noms, objets, quantités) du type : “Marie, 3 œufs”. « En excluant les signes numériques, on dénombre entre 800 et 1000 signes à déchiffrer, dont certains sont sans doute des variantes d’un même signe. Selon moi, le proto-élamite est la forme ancienne de l’élamite linéaire : il s’agirait d’une même écriture observée à deux moments de son histoire, passant de plusieurs centaines de signes à la fin du IVᵉ millénaire à seulement 77 à la fin du IIIᵉ », mentionne François Desset. « Dans le cadre de VariGraph, l’objectif est de déterminer si l’élamite linéaire, désormais déchiffré, peut servir à remonter vers ses origines et aider à décoder le proto-élamite. » C’est un travail immense qui attend François Desset. Alors que son contrat à l’ULiège se termine dans un an, l’équipe espère qu’il y obtiendra un poste permanent.


Adoption du cunéiforme en Iran

L’élamite linéaire a été abandonné vers -1900 av J.-C. au profit du cunéiforme pour transcrire la langue élamite. « L’élamite linéaire est le plus ancien système d’écriture purement phonétique (alpha-syllabique) au monde. Il se caractérise par une grande simplicité d’usage. Les raisons de cet abandon pour une écriture plus compliquée et moins adaptée à la langue élamite sont investiguées dans VariGraph. Notre hypothèse est que cela est lié à un effondrement urbain de l’Iran oriental, en même temps que la disparition des civilisations de l’Indus et de l’Oxus au début du IIe millénaire av. J.-C. et à une influence culturelle mésopotamienne à l'Ouest. Le projet examine la manière dont les scribes ont adapté le cunéiforme, depuis les plaines alluviales jusqu’au plateau iranien, pour transcrire la langue élamite », précise le Pr Colonna d’Istria.

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Tablette cunéiforme datant du règne de Shar-kalî-sharrî (2200 av. J.-C.), provenant de la région de Girsu, Irak du Sud. Ce document issu de l’archive de Lugal-ra, responsable des champs de la reine, enregistre des rations de céréales distribuées à des travailleur·euses pendant une période d’un mois.

© J-M Bourdoux

C’est également François Desset qui se charge de cette enquête. « Entre 2000 et 1900 av. J.-C., l’écriture élamite linéaire est peu à peu supplantée par le cunéiforme. Les scribes élamites développent alors une tradition graphique propre. Comme l’élamite linéaire était un système entièrement phonétique, les scribes élamites, très attachés à ce principe, rejetèrent les nombreux logogrammes du cunéiforme pour n’en garder que les signes phonétiques correspondant à leur langue. Le cunéiforme qu’ils emploient est donc moins complexe que le cunéiforme de Mésopotamie », explique-t-il, sur base de ses premiers résultats.

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Stèle d’Izi, ami unique et serviteur personnel du roi, 2300 av. J.-C. Cette stèle en hiéroglyphes porte une formule d’offrande traditionnelle et provient du mastaba du roi (édifice funéraire servant de sépulture) à Edfou, en Haute-Égypte.

© Musée du Louvre E. 14329 - S. Polis

« Par ailleurs, les signes cunéiformes évoluent dans le temps, mais plus vite en Mésopotamie qu’en Iran, où un même signe conserve une forme plus archaïque. Les logogrammes ne réapparaîtront que par la suite, quand les Élamites auront oublié l’élamite linéaire et que les traditions scribales mésopotamiennes s'imposeront de plus en plus. » La langue élamite sera écrite en cunéiforme jusqu’à l’arrivée d’Alexandre au Proche-Orient, vers 330 av. J.-C., puis disparaîtra complètement à l’époque islamique, probablement vers 1000 de notre ère.

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