Du champ à l’assiette

Vers une autosuffisance alimentaire en Wallonie ?

In Omni Sciences
Article Marie Liégeois

©️ Shutterstock - PeopleImages

Une récente étude menée à Gembloux Agro-Bio Tech montre que la Wallonie pourrait nourrir sa population avec sa propre production agricole, à condition de repenser progressivement son système alimentaire, de la culture à la consommation. Des données inédites pour nourrir les décisions politiques en la matière.

La Wallonie compte de nombreux territoires agricoles. Or elle dépend, à 80%, d’importations alimentaires. Par ailleurs, elle produit sept fois trop de pommes de terre, qu’elle exporte en frites. Elle vend les surplus de production de son lait sous forme de poudre dans les marchés africains – dérégulant au passage agriculture et commerce locaux. La Belgique envoie par ailleurs un porc sur deux hors de ses frontières et, dans cette exportation, un porc sur cinq vers le continent asiatique. Le tout avec une consommation haute de pesticides. Des chiffres qui, s’ils ne sont pas neufs ou inconnus, ne sont pas suffisamment intégrés dans la gestion de notre système agricole.

C’est en partant de ce constat, avec le souhait de tirer la sonnette d’alarme et de « revenir aux fondamentaux », que trois spécialistes de Gembloux Agro-Bio Tech ont mené un ambitieux travail. Le Pr Benjamin Dumont et le vice-doyen à la recherche Jérôme Bindelle, respectivement spécialistes des végétaux et de l’élevage animal, ainsi que le chercheur Tom Desmarez ont conduit cette recherche, publiée dans la revue scientifique npj Sustainable Agriculture, appartenant au portfolio de Nature.

« La question centrale est celle-ci : la Wallonie est-elle capable, sans augmenter les surfaces dédiées à l’agriculture, de nourrir sa population de façon saine et responsable d’un point de vue environnemental, c’est-à-dire en optant pour une agriculture plus durable et plus en phase avec notre assiette ? », pose Jérôme Bindelle. Plusieurs analyses existent au niveau des fermes, mais il manquait une vue quantitative plus large, englobant tant la production agricole de territoire wallon que l’alimentation des populations wallonnes et bruxelloises.

Des scénarios clairs

« Nous avons construit un algorithme qui part d’une page blanche, explique Tom Desmarez, et qui met en balance les besoins alimentaires d’une part, les cultures wallonnes d’autre part. » L’outil a fait ressortir 12 scénarios possibles, résultats des variantes de trois grands facteurs : le régime alimentaire (soit le modèle actuel de haute consommation de viande, soit le TYFA (*) basé sur une consommation de viande raisonnée, soit le EAT-Lancet (**) largement végétal), le niveau de gaspillage (soit réduit à 10 %, soit à 30 %) et le type d’agriculture (soit 100 % conventionnel, avec intrants chimiques et méthodes intensives pour maximiser les rendements, soit 100 % biologique).

Les résultats sont clairs – « et encourageants ! », se réjouit Benjamin Dumont. Sous les niveaux de rendement obtenus en agriculture conventionnelle et en changeant de régime alimentaire, l’optimisation de l’utilisation des terres (via la diversité et rotation de cultures) permettrait non seulement à la Wallonie d’atteindre l’autosuffisance, mais aussi de libérer une partie de ses surfaces agricoles. Cette libération d’espace s’accroît encore en réduisant le gaspillage alimentaire, aujourd’hui estimé à 30 % des denrées.

Les trois chercheurs voient là une opportunité de désintensifier l’agriculture, de renforcer la biodiversité et de promouvoir des usages plus durables du territoire. En agriculture biologique – « où les rendements sont moindres car on n’y active pas tous les leviers disponibles en production conventionnelle », rappelle Jérôme Bindelle –, l’autonomie wallonne est possible mais plus difficile à atteindre. Au sujet de la diversification, Tom Desmarez ajoute que la Belgique a un retard à rattraper au niveau des cultures protéagineuses et légumineuses (lentilles, haricots, pois, fèves), parfois plus difficiles à maîtriser. « On a très fort poussé la sélection au niveau du blé ; il faudrait y arriver dans les autres cultures également », pointe-t-il.


À l’inverse de ces deux schémas positifs, l’algorithme rend un verdict définitif concernant le régime alimentaire actuel : il ne permettra pas l’autosuffisance wallonne « car une part trop importante des terres doit être dédiée à l’alimentation des animaux d’élevage et cela même si on a bien veillé à préserver les surfaces actuellement en prairies pour les différents services écosystémiques qu’elles assurent et que seuls les herbivores domestiques peuvent valoriser », rappelle Jérôme Bindelle. Pour autant, les chercheurs ne bannissent pas les animaux des campagnes et des assiettes. « L’animal conserve toute sa place dans la transition agroécologique. Dans les régimes alimentaires ovo-lacto-végétaux, nous avons besoin de lait et d’œufs. Dans les régimes omnivores, la production de viande des vaches laitières peut presque être perçue comme un co-produit suffisant pour assurer les besoins en viandes. Les élevages, même plus extensifs en prairie, assurent une circularité dans les systèmes de productions agricoles, par exemple en maintenant la fertilité, et peuvent tout à fait contribuer à la biodiversité », explique Benjamin Dumont.  

Pragmatisme et cohérence

« Ce que l’on soutient, c’est une agriculture certes moins productive mais qui alimente l’assiette et non pas une machinerie faite d’imports-exports absurdes », martèle Benjamin Dumont. Quid de ces échanges commerciaux, dès lors ? « Cette période de grands bouleversements, climatiques et sociaux, incite aussi à de la prudence. Il faut certainement conserver des exportations alimentaires avec d’autres pays. Mais au lieu de vendre au bout du monde, pourquoi ne pas repenser les choses à l’échelle transfrontalière, en visant une souveraineté européenne ? », suggère-t-il, en insistant sur la cohérence des paysages agricoles et des cultures qui en découlent. Un découpage qui ne correspond pas toujours aux frontières administratives d’un pays.

Qui peut prendre à bras-le-corps ce changement nécessaire ? Le consommateur ? L’agriculteur ? « Le véritable enjeu est au niveau politique et dans la cohérence des décisions : c’est en soutenant certaines filières plutôt que d’autres que les responsables donneront les clés pour que se redessine le paysage agroalimentaire, dans lequel interviennent aussi les acteurs de la transformation et de la distribution », insiste Jérôme Bindelle, qui note que l’étude circule dans quelques cabinets politiques. À ses yeux, la décision de l’université de Liège d’opter pour des cantines plus durables [lire pages 28-29] représente un geste fort. Selon lui, et puisque la sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement de la production mais aussi de choix collectifs, « il est essentiel que des institutions publiques s’emparent de cette question ».


* Le régime TYFA (Ten Years For Agroecology), élaboré par des chercheurs, vise à mener l’agriculture européenne vers une durabilité forte en adoptant des pratiques agroécologiques, plus respectueuses de l’environnement et moins dépendantes des intrants chimiques.

** Le régime EAT-Lancet, élaboré par des scientifiques et paru pour la première fois dans la revue The Lancet, vise à nourrir 10 milliards de personnes d’ici 2050 en respectant les limites planétaires et en améliorant la santé publique.

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