Petites mythologies ULiégeoises
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.
Le musicien, ce sportif méconnu. C’est sur base de cette analogie, et en prenant en compte les besoins médicaux, les postures et les lésions spécifiques des instrumentistes, chanteurs et chanteuses, que les services de médecine physique-réadaptation et d’ORL du CHU de Liège, ont développé la MusiClinic, une unité unique en Belgique francophone entièrement dédiée au soin des musiciens. Des salles de sport aux salles de concert, il n’y a qu’un pas.
Le mouvement d’un bras qui tient un archet. Les entraînements intensifs. La recherche de la perfection. « Les musiciens font un travail aussi exigeant que les sportifs de haut niveau. Leur corps est mis à rude épreuve, que ce soit lors des répétitions ou des représentations qui durent parfois plusieurs heures. Or dans le monde de la musique, encore plus que dans celui du sport, on remarque que nos patients n’écoutent pas leur corps. Ils le poussent au-delà de ses limites, ils consultent trop tard. Alors que les sportifs, quant à eux, ont l’habitude de bénéficier d’un suivi médical », explique Jean-François Kaux, chef du département de médecine physique et de réadaptation à l’Université et au CHU de Liège.
Le projet MusiClinic intervient précisément pour combler ces failles. L’approche se veut pluridisciplinaire, en rassemblant divers intervenants médicaux dans un même lieu, aussi bien sur le nouveau site Botanique (centre de Liège) qu’au Sart Tilman et au Brüll. Kinésithérapeutes, logopèdes, ergothérapeutes, oto-rhino-laryngologues, mais aussi neurologues, pneumologues ou encore dentistes : toutes et tous s’attèlent à y soigner, depuis peu, les nombreux artistes présents à Liège et au-delà.
Le projet a été initié par deux soignants-musiciens, Lionel Lejeune, ORL phoniatre (spécialisé dans les troubles de la voix) au CHU de Liège, maître de conférence à l’ULiège et flûtiste, et Xavier Collard, kinésithérapeute au CHU de Liège et batteur. Le tout sous la coordination de Bénédicte Forthomme, professeure au département des sciences de l'activité physique et de la réadaptation et responsable des paramédicaux en médecine physique et réadaptation au CHU de Liège, de Philippe Lefèbvre, professeur d’ORL et d’audiophonologie, chef du service d’ORL du CHU de Liège, et de Jean-François Kaux.
L’objectif de la clinique est d’orienter les musiciennes et musiciens – professionnels ou amateurs – vers les spécialistes adéquats et de leur proposer un suivi sur-mesure, à l’écoute de leur pratique. Une sensibilité d’approche qui explique pourquoi la plupart des professionnels de la santé impliqués dans ce projet sont eux-mêmes musiciens, ou à tout le moins mélomanes. « Nous souhaitons diminuer l’errance thérapeutique et faire en sorte que les musiciens puissent être rapidement pris en charge en cas d’urgence, poursuit Lionel Lejeune. Ce type de clinique n’est pas encore développé en Belgique francophone. L’influence vient de l’Allemagne où la musique classique est très fédératrice, de la même manière qu’ici, la littérature porte notre culture. D’où leur attention portée à la médecine dédiée aux musiciens. »
À côté des classiques tendinopathies et autres tendinites chez les instrumentistes, les professionnels de la santé rencontrent une pathologie appelée “dystonie” : un trouble neurologique du mouvement qui se traduit par des contractions musculaires involontaires, prolongées ou intermittentes. Ces troubles se développent à la suite d’un mauvais fonctionnement neurologique ou à des mouvements répétitifs, en particulier chez les personnes perfectionnistes et stressées.
Outre les blessures ou douleurs liées aux parties du corps mécaniquement sollicitées dans le travail des musiciens, les troubles auditifs peuvent se révéler très handicapants. « L’audition est le premier sens de la musique. C’est à travers lui que les musiciens apprennent leur art et contrôlent ensuite leur pratique musicale. Ils sont particulièrement à risque pour développer des troubles auditifs, car soumis à des stress sonores importants, notamment lorsqu’ils travaillent en orchestre », explique Lionel Lejeune. L’intensité des décibels émis mais aussi et surtout la longueur d’exposition à ces sons peuvent entraîner des lésions au niveau de l’oreille interne.
Les médecins notent aussi des pathologies plus étonnantes comme des allergies de contact, par exemple aux bois exotiques qui composent l’instrument ou à la colophane, matière utilisée pour faciliter l’adhérence des crins de l’archet aux cordes.
Les patients chanteurs qui consultent sont à la fois des musiciens professionnels qui viennent le plus souvent en urgence, pour être remis sur pied avant une représentation, mais aussi des étudiants en chant ou des amateurs confrontés à des problèmes de voix. Ici aussi la prise en charge est pluridisciplinaire et se fait en binôme avec une ou un logopède vocologiste. Les approches sont complémentaires : l’ORL se concentre davantage sur l’aspect médical et la lésion tandis que le logopède travaille sur l’analyse du geste vocal, sur l’utilisation et le placement de la voix, sur la rééducation aussi. Parmi les pathologies les plus fréquentes, les professionnels observent des laryngites et des hématomes sur les cordes vocales (particulièrement dans les prises en charge en urgence), tout comme des nodules ou des lésions dues à un malmenage vocal.
Jean-François Kaux le souligne : la littérature scientifique sur la prise en charge mécanique et physiologique des musiciens n’est pas aussi fournie que celle sur les sportifs – avec une nuance pour les chanteurs, un domaine où l’on voit, indique Lionel Lejeune, des chercheurs-musiciens, passionnés, investiguer scientifiquement certaines questions liées à la pratique.
Et si, dans le milieu du sport, il est très courant de faire de la prévention au sujet des blessures, c’est moins le cas dans le monde de la musique. Bénédicte Forthomme note que quelques travaux de fin d’études ont déjà été réalisés en kinésithérapie sur la prévention lésionnelle dans les Conservatoires de musique, mais confirme que la recherche est à amplifier.
Selon elle, plusieurs axes de recherche, pluridisciplinaires, sont prioritaires pour améliorer la santé des musiciens professionnels, comme l’analyse biomécanique et l’analyse de la prévention lésionnelle. La professeure, elle-même spécialisée dans l’étude de l’épaule sportive, travaille notamment au sein du Laboratoire d’analyse du mouvement humain (LAMH), un projet interfacultaire mené avec les ingénieurs de la faculté des Sciences appliquées de l’ULiège, basé sur l’utilisation de capteurs placés sur le corps qui permettent une étude des patients en 3D. Une technique et une expertise qui pourraient être transposées à la MusiClinic.
Parmi les facteurs de risque des musiciens, pointés par les professionnels : la position, la posture générale ou encore la (sur)charge d’entraînement. Sur ce dernier point, et toujours en analogie aux sportifs, Jean-François Kaux précise que l’hyperspécialisation est à éviter pour les enfants qui apprennent la musique dès leur plus jeune âge. Vu l’intensité de certaines répétitions, il préconise la même recommandation que pour les petits sportifs : ne pas faire plus d’heures de musique par semaine que le nombre d’années de l’enfant. Et, quel que soit l’âge, ne pas augmenter la charge, d’entraînement en entraînement, de plus de 10 %.
À ses yeux, la prévention médicale dans le milieu musical – « une discipline neuve, en développement » – serait à intégrer au sein des établissements et institutions qui forment et emploient les musiciens, avec lesquels mettre en place des synergies. Un idéal de santé publique peut-être difficile à atteindre dans un secteur qui, pointe-t-il, « n’est pas doté de grands moyens ».
MusiClinic du Botanique, salle de consultation. C’est ici que la kinésithérapeute Charline Briol, elle-même adepte du hautbois, du piano et du violoncelle, reçoit des musiciens soucieux d’apaiser leurs douleurs, d’apprendre les bons gestes posturaux. Musicienne d’orchestre professionnelle et professeure, cette patiente d’une cinquantaine d’années vient consulter pour un syndrome du défilé thoracobrachial, ou TOS dans le jargon (thoracic outlet syndrome), soit une compression des vaisseaux sanguins et/ou des nerfs qui vont vers les membres supérieurs. Résultat : des picotements, des lancements, des douleurs, voire une perte de force dans l'épaule, l'avant-bras et/ou la main et les doigts. Ce qui l’aide à se soulager et qui permet à son corps de supporter les contraintes qu’elle lui impose, c'est le travail sur la posture, la détente des muscles et le renforcement.
Mais ce n’est pas durant ses études qu’elle a appris cela. « On ne nous éduque pas à connaître notre corps. Et ce n’est pas trop dans notre culture de nous plaindre ! On va parfois attendre d’avoir un gros problème ou de souffrir longtemps avant de consulter », confie-t-elle, heureuse d’avoir trouvé cette approche médicale sensible à sa pratique. « Ce type de suivi devrait faire partie de l’hygiène de vie de tout musicien. J’en discutais avec l’une de mes élèves : les sportifs disposent de nombreux outils et d’un accompagnement spécialisé, notamment en nutrition, alors que nous ne savons même pas bien quoi manger avant un concert. En somme, tout ce qui relève de la préparation nous est encore relativement étranger », ajoute-t-elle, rejoignant ainsi le constat qui a poussé à la création de cette clinique spécialisée. Après un suivi de huit mois, les résultats sont encourageants pour la musicienne : « J’arrive à savoir exactement ce que je peux mettre en place au moment où je sens une légère fragilité. J’ai maintenant quelques “outils” que je peux actionner. »
Autre séance, autre patiente. Arrive cette fois une jeune violoncelliste qui se plaint de douleurs au poignet droit. Avant de corriger la position et de “s’attaquer” au corps, Charline Briol lui pose une série de questions, afin d’identifier les douleurs et comprendre si elles sont liées ou non à la pratique de l’instrument. Le violoncelle, justement, trône dans le cabinet et fait partie intégrante de la consultation. La présence de l’instrument lors de la première séance est souvent le point de départ de la thérapie, qui se poursuivra avec ou sans lui, pour privilégier alors de la détente musculaire sur la table, ou des exercices de renforcement.
Avant de corriger les mouvements de bras avec l’archet ou la position des mains, la kinésithérapeute propose à sa patiente de reprendre de la force dans les pieds, qui sont la base de la position. Elle remarque que ce socle est souvent désengagé chez les instrumentistes, or il est essentiel de s’ancrer pour jouer de la musique. « L’engagement musculaire des quadriceps, des muscles du gainage et du dentelé antérieur (situé au niveau des omoplates) sont la base d’une bonne posture musculaire pour l’instrumentiste, détaille-t-elle. Le corps est dans une position anatomique la plus stable et ergonomique possible. Les muscles dynamiques peuvent alors être utilisés dans leur réelle fonction de mouvement, améliorant précision, rapidité et liberté de mouvement. »
Charline Briol insiste sur l’importance de ne pas se concentrer uniquement sur la zone douloureuse : « La douleur est souvent la conséquence de ce qu’il se passe autour. Les musiciens instrumentistes ont tendance à se focaliser sur cette souffrance précise et à la travailler, alors qu’il faut également renforcer la musculature de manière générale, avec du gainage par exemple. Le but est que la force vienne des muscles de la posture et que ceux-ci soutiennent ensuite les muscles dynamiques, spécifiques aux mouvements requis pour l’instrument. »
Colloque
Le 10 octobre aura lieu la 14e édition du colloque SportS2 consacré aux musicien·nes, aussi bien instrumentistes que chanteur·euses. Ouvert aux étudiant·es, aux professionnel·es de la santé et à un public averti, le colloque abordera la prise en charge des musicien·nes à travers différents thèmes : chirurgie, rééducation, troubles auditifs, ergonomie et prévention.
À l’auditoire Back et Florkin du CHU de Liège, de 8 à 13h.
Informations et inscriptions
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.
Arthur Bodson, ancien recteur de l’ULiège de 1985 à 1997, est décédé le 12 août 2026. Né le 27 juin 1932, fils d’instituteur, il a consacré une grande partie de sa vie à l’enseignement, à l’université et à la coopération universitaire internationale.
Depuis près de 20 ans, le campus du Sart Tilman se transforme, le premier jeudi d’octobre, en plaine de festival. Trois scènes, 25 artistes, foodtrucks et bars, associations, activités ludiques, le tout en accès gratuit.