Guerres et violences

Centre de recherches

Dans Omni Sciences
Dossier Patrick Camal

©️ Shutterstock - Dora Ubaldina

Le Centre for the study of war and violence était inauguré en mai dernier à l’ULiège. Fondé et dirigé par Julien Pomarède, chargé de cours à la faculté de Science politique de l’ULiège depuis 2022, ce centre de recherches pluridisciplinaire entend “bousculer les paradigmes conventionnels” et se positionner comme un hub dédié aux études critiques de la guerre. Il s’intéresse en particulier aux dynamiques et conséquences économiques, sociales et environnementales de la destruction guerrière, et souhaite permettre au public de se réapproprier le débat sur la guerre et la militarisation. 

C'

est peu dire que la création de ce centre tombe à point nommé. Le bouillonnement du conflit russo-ukrainien aux portes de l’Europe, l’incertitude entourant le conflit opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël, le génocide en cours à Gaza et les bombardements de l’État d’Israël au Liban, sont peut-être en train de rebattre les cartes du jeu géopolitique mondial. Le front ukrainien en particulier est, en Europe, prétexte à une effervescence belligérante : le réarmement des principales puissances européennes en réponse à la menace russe est, assure-t-on, impératif et urgent. Mais pour Julien Pomarède, chargé de cours au département de science politique de l’ULiège et fondateur du Centre for the study of war and violence, ce réarmement – à l’instar d’autres thématiques en lien avec la défense – n’a pas encore fait l’objet d’une réflexion scientifique lucide, alors même qu’il pose bon nombre de questions d’intérêt public.

« À quoi ce conflit annoncé avec la Russie ressemblerait-il ? La réponse n’est pas claire, déplore le chercheur, en guise d’exemple. Nous nous réarmons, mais sans savoir exactement pourquoi, ce qui est gênant s’agissant d’une politique publique. On débloque beaucoup d’argent public pour des contrats avec les industriels de l’armement sans qu’une évaluation précise de la menace présentée au citoyen (et contribuable). Il y a une ambiguïté problématique dans le discours : d’un côté on nous explique que la Russie est fortement affaiblie militairement, économiquement, politiquement, car subissant un échec en Ukraine, et de l’autre, on nous dit qu’elle déclenchera une guerre contre l’OTAN dans quelques années. Comment intégrer une telle ambiguïté dans l’articulation des moyens et des fins du réarmement ? Ensuite, il n’est pas clair non plus que nos achats militaires s’inscrivent dans une coordination entre pays européens. Pour l’instant, on est plutôt dans une frénésie de l’achat qui bénéficie en premier aux industries. Nous pourrions bâtir une architecture de défense européenne dissuasive, davantage coordonnée, sans engager de telles dépenses qui, du reste, impactent le financement d’autres secteurs tels que la santé, l’éducation ou la recherche. Enfin, le coût environnemental exorbitant de ce réarmement est à peine évoqué, ce qui signifie que nous sommes en train de sacrifier un objectif majeur et existentiel (la lutte contre le changement climatique et la préservation de l’habitabilité sur Terre) pour en poursuivre un autre (le réarmement). »

Ces questions sont peu ou pas évoquées, dans un contexte de consensus généralisé des élites européennes. « Ce consensus est de telle ampleur, sa médiatisation si large, et ses conséquences si importantes pour le futur de la sécurité de ce continent qu’il est crucial de penser ce phénomène de manière indépendante. C’est la vocation du centre de produire un savoir sérieux, véritablement scientifique qui, en les éclairant autrement, favorise la réappropriation citoyenne de ces thématiques. »

Indépendance

Car comment penser ces questions lorsque ce sont, en majeure partie, les industries de la défense et autres laboratoires d’idées qui financent ce champ de recherche ? « Cette dépendance, très structurante, aux principaux acteurs de la défense produit des biais analytiques et méthodologiques qui peuvent avoir un impact sur le protocole de la découverte, voire sa qualité scientifique finale, puisque les bailleurs de fonds sont intéressés à certaines questions et données, et moins, ou pas, à d’autres. Ce qui crée des attentes implicites ou explicites dans la recherche conduite. Ces financements créent donc du conflit d’intérêt, explique Julien Pomarède. Ailleurs, en sciences de l’environnement par exemple, il va pourtant de soi de refuser les financements porteurs de conflits d’intérêts, comme ceux octroyés par les grands pollueurs. Mais cette maturité n’existe pas encore dans l’étude des questions de guerre et de défense, où on persiste à penser que l’indépendance du financement n’est pas essentielle ». Le centre met donc un point d’honneur à n’accepter que des financements publics sans lien avec les industriels, ministères et autres think tanks de la défense, ou même institutions activistes. Un choix rare mais délibéré, érigé en pilier, pour garantir le libre choix de méthodes, de sources et de perspectives.

Car il n’est pas seulement impératif de s’émanciper financièrement. Il faut encore s’affranchir d’un cadre de pensée, dans lequel la guerre se résume à la production dite stratégique de la violence. Il circonscrit le registre des sujets de recherche légitimes à la seule étude des fins et des moyens : ainsi, on s’intéressera tantôt aux technologies permettant d’atteindre un but de guerre, tantôt à l’efficacité des politiques industrielles visant à soutenir les politiques de défense, tantôt encore aux négociations entre élites militaires, politiques et industrielles dans l’atteinte de ces buts. « Ces travaux ne sont pas sans intérêt, concède Julien Pomarède, mais ils demeurent limités à une perspective qui invisibilise d’autres composantes importantes de la violence telles que sa généalogie coloniale, son masculinisme, la systématicité des destructions civiles, environnementales, qui peuvent être elles aussi très meurtrières, ou encore la violence lente, c’est-à-dire celle produite sur le long terme par les legs de la guerre (munitions non-explosées notamment). Du reste, la guerre ne se résume pas uniquement à des fins : elle relève parfois d’autres logiques que celles de la nécessité stratégique. Elle peut être le théâtre de pratiques très questionnables qui résultent de choix et non d’impératifs nécessaires, comme le fait de viser intentionnellement des civils, de détruire les environnements et infrastructures environnants sans que ces actions soient articulées à des fins précises ». Autrement dit, en réduisant la violence à ses seules finalités, cette grille de lecture passe sous silence l’ensemble du processus de construction et de production de la violence, ainsi que ses conséquences à long terme. 

Management

Il importe donc de dépasser ce biais intellectuel, d’autant qu’il va de pair avec une autre distorsion : le fait de penser la guerre en termes d’efficacité et, partant, de normaliser la guerre comme un outil efficace de la politique étrangère. Ainsi, puisque la guerre est inévitable, il faudrait s’efforcer de la rendre aussi efficace que possible. « Le discours officiel donne à penser que le paramétrage technologique de la violence – et aujourd’hui son algorithmisation – permet de la rendre plus efficace et donc contrôlable politiquement. Cette manière de penser est une véritable matrice épistémique qui structure les institutions dans la manière dont celles-ci rendent la guerre intelligible à l’ère moderne ». Or, poursuit Julien Pomarède, ce rapport entre technologie et efficacité est hautement questionnable et résiste mal à l’épreuve des faits. L’examen des sources nous apprend que cette recherche d’efficacité dans l’exercice de la violence, censée la limiter à l’accomplissement d’objectifs stratégiques, a au contraire engendré une massification de la violence. « C’est toute l’histoire de la guerre. Les résultats dont on attendait qu’ils soient conformes aux objectifs n’ont pas été obtenus, soit que ces conflits se sont mal passés – songeons aux bains de sang qu’ont été les guerres d’Indochine et du Vietnam –, soit qu’ils ont contribué à faire empirer des situations déjà peu enviables – songeons à l’Irak, à l’Afghanistan et à la Libye, trois théâtres d’opérations occidentales qui ont dégénéré en guerres civiles elles-mêmes génératrices de violences. » Cette lecture en termes d’efficacité enferme la violence dans la technicité et, en dernière analyse, la confine à un exercice managérial de la guerre qui aveugle sur les effets de long terme.

Recul éthique

Emmenés par Julien Pomarède, les chercheurs associés au Centre for the study of war and violence s’intéressent en particulier à la dévastation de la guerre en tant qu’épicentre à partir duquel il est possible de penser les phénomènes qui l’entourent. « Nous cherchons à comprendre la destruction dans sa matérialité ainsi que dans ses effets sur les politiques guerrières elles-mêmes et sur les communautés humaines. »

L’immoralité croissante des conflits contemporains demeure cependant, aggravée par l’utilisation elle-même grandissante de l’intelligence artificielle dans l’exercice de la guerre. «Celle-ci nous fait franchir un nouveau seuil d’immoralité. Elle affaiblit considérablement la capacité de jugement humain lorsqu’il s’agit de décider de ce qui constitue ou non une cible légitime et permet d’accélérer le ciblage et les frappes à des vitesses jamais rencontrées. En ce sens, quoique d’aucuns l’aient présentée comme une technologie neutre, précise et donc morale, l’IA contribue en réalité à accélérer et intensifier la violence. Que ce soit en Ukraine, à Gaza ou en Iran, cette “violence algorithmique” est empiriquement immorale et précipite la dévastation du vivant. »

Benoît Pelopidas, à propos du nucléaire

Membre du Centre for the study of war and violence de l’ULiège, Benoît Pelopidas est professeur des universités et fondateur du programme d’étude des savoirs nucléaires (Nuclear Knowledges) de Sciences Po (Paris). Ce programme de recherche créé en 2017 est, pour la première fois en France, indépendant de tout financement porteur de conflits d’intérêt. « Il existe aujourd’hui sur la planète des technologies et processus capables de causer une dévastation de grande ampleur. Sur l’objet très particulier des armes nucléaires, il existe un décalage considérable entre les affirmations faites régulièrement par divers acteurs et les preuves effectivement disponibles », indique le chercheur, faisant allusion à l’influence disproportionnée des acteurs privés sur le discours public relatif à cette thématique. « Il est donc impératif de ne pas abandonner le standard scientifique élémentaire sur ces sujets de première importance et, au contraire, de faire tout notre possible pour produire une connaissance validée par les pairs et de se poser en arbitre du débat public sur ces questions nucléaires. »

Réfléchir scientifiquement aux divers enjeux de l’armement nucléaire et y articuler des alternatives pour alimenter le débat public, implique de mettre à distance un ensemble de discours et d’éléments de langage qui, parce qu’ils sont fondés sur des informations tronquées voire inexactes, s’apparentent à de la communication para-institutionnelle qui produit de l’ignorance. « Prenez les missiles balistiques intercontinentaux. Inventés à la fin des années 50, ils sont capables de se déplacer 20 fois plus vite que les bombardiers stratégiques qui ont survolé Hiroshima et Nagasaki. Cette vitesse leur permet d’aller de Washington à Moscou en 30 minutes ». Une vitesse si rapide, selon le chercheur, qu’il ne serait plus possible d’intercepter ces missiles après lancement.

« Depuis le début des années 60, lorsque ces missiles ont été couplés à des explosifs thermonucléaires, nous savons donc qu’il n’est plus plausible de protéger nos populations contre une frappe nucléaire, délibérée ou inadvertante. Notre condition première est donc celle de la vulnérabilité. »

Or, relève l’auteur de Repenser les choix nucléaires*, nous ne parlons pas des armes nucléaires en ces termes, mais bien en recourant à la métaphore du « parapluie nucléaire », qui renvoie à l’idée d’une mise à l’abri. « Cette métaphore, reprise aussi bien par la presse que par les think tanks et institutions publiques, n’est pas seulement imprécise : elle renverse le réel. La vulnérabilité devient protection. » Une illusion d’autant plus mystifiante que, depuis la fin des essais nucléaires atmosphériques en 1980, la violence nucléaire est devenue sous-terraine, et donc invisible. « Nos recherches nous montrent que nous sommes fortement enclins à nous auto-aveugler sur les choses qui nous menacent. Plus la menace est grosse, plus nous avons envie de ne pas la voir. »

Un nouveau mode d’aveuglement s’ouvre aujourd’hui face au changement climatique. Nos politiques nucléaires sont mises en œuvre comme si les transformations planétaires ne menaçaient pas de les affecter durablement. « Nous savons pourtant, par exemple, que l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires et ennemis historiques, dépendent toutes deux massivement du fleuve Indus pour assurer leur approvisionnement respectif en électricité. Les prévisions suggèrent que, du fait du réchauffement climatique et d’autres dynamiques, ce débit diminuera. Suite à cette diminution, il n’est pas exclu que le régime pakistanais, désormais sans possibilité d’assurer son approvisionnement, s’effondre. Tombera-t-il gracieusement, ou pourrait-il être tenté, dans un acte final, de causer des dommages irréversibles à son ennemi historique indien en lançant la guerre nucléaire ? » Pour le politiste français, le changement climatique fragilise les logiques qui maintiennent la retenue et le non-emploi. Il modifie les calculs en sorte que l’utilisation d’armes nucléaires cesse d’être inconcevable.

C’est donc bien cela qui est en jeu : la production de connaissance valide sur des enjeux de longue durée avec un impact majeur sur nos sociétés et les choix qu’elles posent, dans un contexte où les acteurs-producteurs de risques et de violences potentielles sont parfois capables d’aveuglement, de mystifications, mais aussi de monopolisation des données qui nous permettent d’évaluer les effets prévisibles de ce qu’ils font. « Or, pour pouvoir poser des choix en connaissance de cause, il faut pouvoir évaluer ces effets, ce qui requiert d’établir des standards de recherche indépendants. C’est pour cette raison que les projets de Julien Pomarède et ses collègues sont décisifs, conclut Benoît Pelopidas. Je me réjouis de l’existence de ce centre et d’y apporter mon appui ».


* Pelopidas Benoît, Repenser les choix nucléaires. La séduction de l’impossible, Paris, Presses de Sciences Po, 2022
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