Petites mythologies ULiégeoises
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.
L’enseignement est sous tension. En région liégeoise notamment, le mouvement a pris en fin d’année scolaire une ampleur croissante – grève, piquets, annulation d’épreuves certificatives, actions symboliques – et se poursuit. Dans la rue et sur les réseaux sociaux, la colère et les revendications de nombreux enseignants et enseignantes contre les mesures décidées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles ont été rejointes par celles de directions, de parents et d’élèves. Cette crise met en lumière une réalité qui n’est pas neuve, mais s’amplifie depuis une quinzaine d’années : le métier de prof ne fait pas rêver. De moins en moins de jeunes se tournent vers la profession, qui connaît une pénurie inquiétante.
Entretien avec Marie-Noëlle Hindryckx, professeure de didactique des sciences biologiques et directrice du Cefen (Centre de formation des enseignants et enseignantes) à l’ULiège. Elle fait partie des responsables du consortium Liège-Luxembourg chargés de mettre en place la réforme de la formation initiale des enseignants(*), cette refonte des études menant au métier de professeur. Elle pointe l’urgence de revaloriser la profession.
Le Quinzième Jour : La question de la pénurie de professeurs anime les débats depuis plusieurs mois. Qu’en est-il ?
Marie-Noëlle Hindryckx : La situation, qui n’est ni nouvelle ni propre à la Belgique, s’aggrave depuis 15 à 20 ans. La profession d’enseignant ne fait plus rêver. Un tiers des nouvelles recrues quittent le métier dans les cinq premières années, et ce chiffre grimpe jusqu’à 50 % dans le secondaire supérieur. Par ailleurs, la perte d’étudiants dans les hautes écoles et universités souhaitant se destiner à l’enseignement est catastrophique. Pour l’ULiège(**), nous sommes passés, en une dizaine d’années, de 400 à 300 étudiants inscrits, sachant qu’une moitié seulement ira sans doute jusqu’au diplôme.
LQJ : Cette situation générale de pénurie est-elle liée à la réforme des études ?
M-N.H. : La réponse est contrastée. La réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE) accentue la situation, en effet. Pourquoi ? Une des grandes mesures, c’est le passage, pour les hautes écoles, de trois à quatre années d’études en codiplomation avec l’université, pour obtenir un diplôme d’instituteur en maternelle et primaire ou de professeur dans le degré inférieur du secondaire. De quoi effrayer, freiner certains jeunes. Cela étant, à l’inverse, cela a pu encourager d’autres à “tenter” un bac en trois ans à l’université et à poursuivre, si les résultats et la motivation sont là, par un master en un ou deux ans.
LQJ : Cette réforme est neuve, or l’attrait pour le métier est en chute depuis plus longtemps…
M-N.H. : Ce qui joue énormément, c’est le regard porté par la société sur ce métier. “Deux mois de vacances, des journées qui se terminent à 16h, et tout cela pour ne pas faire grand-chose” : tel est, massivement, l’opinion portée sur les enseignants. Soyons clairs : toutes celles et ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans une classe, de la maternelle à la secondaire, ne peuvent savoir ce que ce métier implique. Ce dénigrement a toujours existé, mais il est exacerbé par certains discours politiques actuels. Exiger, notamment, que les enseignants du secondaire supérieur travaillent deux heures de plus à salaire égal, c’est nier complètement leur réalité. La profession est décriée, malmenée. Les jeunes profs y plongent dans des conditions qui seraient inacceptables dans tant d’autres secteurs. Les décisions gouvernementales récentes en la matière et les tensions générées donnent encore moins envie de s’orienter vers ce métier. Même au sein des universités, ce choix apparaît parfois comme une voie de repli, lorsqu’on ne peut pas faire de la recherche...
LQJ : Qu’est-ce que cela représente, aujourd’hui, d’être une ou un professeur en secondaire, ou d’apprendre à le devenir ?
M-N.H. : Le métier a vraiment changé ces dernières années. Il nécessite toujours, bien entendu, des savoirs scientifiques forts, mais il doit dépasser la vision et les bagages assimilés lors des études. La façon dont les connaissances sont transmises dans le monde académique ne peut être dupliquée dans des classes de secondaire. Tout l’enjeu, pour l’enseignant, est de questionner ces savoirs, de les remettre en perspective dans la société actuelle, d’insuffler créativité, esprit critique, mise à distance. De nombreux professeurs peuvent se sentir démunis, voire en porte-à-faux.
LQJ : D’où vient ce sentiment d’“inconfort” ?
M-N.H. : D’une part, la neutralité est officiellement recommandée dans la façon de donner cours. Mais dans le même temps, il s’agit aujourd’hui d’enseigner des contenus qui posent question. Cette démarche pousse naturellement les élèves à demander en retour à leur professeur, leur professeure quel est son avis, comment il ou elle se positionne face aux enjeux de la société actuelle. Cette posture de l’enseignant, fréquemment sollicitée, n’est pas encore assez prise en compte dans de cadre de la RFIE.
LQJ : De quelle manière cela se ressent-il dans les classes ?
M-N.H. : Cela concerne plusieurs domaines transversaux. Pour l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras), une ou un professeur de biologie maîtrise bien entendu les connaissances anatomiques, mais qu’en est-il des délicates questions de respect, de consentement ? Pour l’éducation à la transition écologique et sociale, qu’il est crucial d’aborder à l’école, comment préparer les adolescents à vivre dans un monde qui devient presque invivable ? Autre sujet délicat : le rapport aux médias, aux sources d’information. Chaque enseignant, quelle que soit sa matière, y est confronté. Et que dire de l’intelligence artificielle générative, dont le boom est arrivé en même temps que s’implémentait la réforme ? La puissance de l’IA dépasse complètement ce que les futurs professeurs peuvent imaginer. On en serait presque à devoir rattraper le niveau des jeunes. Cela illustre la difficulté de former des étudiants souhaitant enseigner, dans la perspective d’un métier qui est en perpétuelle reconstruction.
LQJ : On parle souvent de “vocation” pour se lancer dans cette carrière. C’est une réalité ou une vision des choses qui pourrait freiner certains ?
M-N.H. : La “technique” d’enseigner, cela s’apprend, très clairement. Mais l’envie sociétale d’être aux côtés des enfants et adolescents, le goût de transmettre doivent être présents pour s’orienter vers ce métier. L’enseignant est là pour former des jeunes. Un professeur aujourd’hui ne “recrache” pas la discipline apprise à l’université. Il faut faire le deuil de cette idée. Il y a énormément de méconnaissance sur ces études. Nous devons mieux expliquer aux jeunes en âge de s’orienter ce qu’est l’enseignement en maternelle, primaire, secondaire. La RFIE, même si elle n’est pas parfaite, pourrait contribuer à changer cette vision-là.
LQJ : Quels aspects positifs voyez-vous à cette réforme ?
M-N.H. : Nous aurons une vue complète à la rentrée 2027-28, lorsque coïncideront toutes les premières diplomations d’étudiants “nouvellement” formés au métier de professeur. Mais j’y vois déjà plusieurs aspects positifs. D’abord, un vrai dialogue de fond existe entre les institutions du consortium Liège-Luxembourg. C’était imposé par le décret, mais loin d’être gagné d’avance. Le résultat est que nous échangeons largement, partageons nos expertises, parlons du cœur de notre métier. Par ailleurs, cette réforme met – enfin ! – l’accent sur la didactique, qui est centrale. Qu’est-ce qu’enseigner ? Un mélange entre transmission des connaissances, pédagogie (comment motiver, évaluer l’élève ?) et didactique (comment apprendre et aider les élèves à dépasser les obstacles d’apprentissage posés par une matière précise ?). Enfin, la RFIE accorde une grande place à la recherche, en pédagogie et en didactique. Les futurs enseignants, au cours de leur apprentissage, se mettent aussi dans la peau de chercheurs, en observant leurs pratiques. Cet accent mis sur la posture de chercheur aide à développer, chez les futurs enseignants, les nouvelles compétences attendues et leur donnent des outils pour gérer l’incertitude de l’époque et du métier.
LQJ : Reste que la réforme semble se heurter à quelques soucis, sur le terrain.
M-N.H. : Les échanges avec le cabinet de la ministre de l’Enseignement secondaire en Fédération Wallonie-Bruxelles sont très compliqués. Les informations ne suivent pas de leur côté et il nous faut davantage de contacts directs. Par exemple, les futurs enseignants du secondaire supérieur doivent désormais faire un stage de trois à quatre mois, en immersion dans la vie de l’école, contre 40 heures sur le terrain précédemment. C’est donc une excellente décision pour se préparer au mieux au métier. Mais l’opérationnalisation tarde. Le projet de convention pour ces stages a été reçu en fin d’année, alors que tout était évidemment déjà lancé. C’est le flou artistique et nous avons dû bricoler. Autre chose : nous avons reçu, fin juin, les documents pour préparer la rentrée. Quelle pression ! Cela rend notre position très difficile. De façon générale, le cabinet n’a pas l’air de tenir compte de la réalité du terrain. Cela s’est marqué dans la rue. Néanmoins, dans le fond, j’y crois à cette réforme. Il fallait que quelque chose bouge. Il est urgent d’accompagner mieux les futurs professeurs.
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Article paru dans Le Quinzième Jour n°286 (septembre 2023), “Entre raison et passion”* La réforme de la formation initiale des enseignant·es (RFIE), régie par un décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles, regroupe plusieurs institutions d’enseignement supérieur afin de repenser de façon transversale la formation des instituteur·rices de maternelle et primaire et des professeur·es du secondaire. Le consortium Liège-Luxembourg rassemble l’ULiège, cinq Hautes Écoles (HECH, HELMo, HEL, HEPL et HERS) et trois Écoles supérieures artistiques (Beaux-Arts, Saint-Luc et Conservatoire). La réforme a commencé à être mise en place en 2023 en HE et ESA et en 2025 dans les universités. Le parcours de formation s’organise en cinq sections, durant de quatre à cinq ans de formation.
** Les facultés de Philosophie et Lettres, de Sciences et de Médecine sont les principales concernées, où sont formés la majorité des futur·es professeur es du degré supérieur – éducation physique, sciences biologiques, langues, mathématiques, français, histoire, etc.
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