LQJ-281
Aux côtés de la jeune chercheuse figuraient deux membres du collectif Caravane, constitué au total de sept femmes désireuses de réinves- tir et de réenchanter la ville à travers la danse. « Notre projet est né au début du confinement suite au défi lancé par la chorégraphe belge Ann Teresa De Keersmaeker. Nous avons d’abord appris la chorégraphie en nous réunissant sur Zoom puis, nous avons répété dans des lieux publics à Bruxelles, notamment des parcs et des plaines de jeux. Très vite, nous nous sommes rendues compte de la force de cette proposition corporelle et avons créé notre propre choré- graphie avec l’envie d’investir d’autres lieux et d’autres villes. » PARTIR EN TERRE (IN)CONNUE Collages féministes d’une part et danse itiné- rante d’autre part, les moyens divergent mais la motivation de ces amazones des temps modernes reste similaire : interroger la place de la femme, celle de l’homme, dans notre société pour conscientiser et faire bouger les choses. L’esprit et le corps sont, pour tou·te·s, un moyen d’infiltrer, de métamorphoser, d’alerter et de créer une brèche dans les espaces de la ville. Que ce soit pour le collage ou la performance, plusieurs étapes se succèdent. Il y a d’abord la conception. Il faut réfléchir au message, orga- niser sa production, planifier et repérer les lieux dans lequel le collectif va se déployer. Vient ensuite le temps de l’action, qui passe par les corps. À coups de pinceaux et de colle pour les uns et les unes, et de mouvements dansés et improvisés pour les autres, l’opération peut commencer. Le résultat est parfois incertain mais l’œuvre, même si elle est éphémère, existe par sa simple présence. Elle s’invite dans la ville sans crier gare. Par surprise, pour dire, mon- trer et confronter. Elle donne lieu à de belles rencontres ou à des bras de fer musclés. En résumé, elle “fait” espace public ! DES MOTS ET DES GESTES Gluegang, un des collectifs féministes qui inté- resse Laura Zinzius, utilise par exemple des mots percutants qui happent le regard des pas- sants tout autant qu’ils retiennent l’attention des internautes. Les colleurs/euses sont engagé·e·s depuis 2019 dans la lutte contre la domination masculine et les rapports de force établis par le système hétéro-patriarcal. Ils ont placardé sur les murs de Paris, Lyon ou encore Marseille des slogans chocs en référence aux nombreux féminicides perpétrés : “Papa il a tué maman”, “Féminicides notre sang sur vos murs”, “Stop féminicides”… Ces revendications tirent leur force d’une typographie incisive – une lettre noire imprimée sur chaque feuille A4 blanche –, ce qui les rend d’autant plus vives et glaçantes. Parfois, le message se limite encore plus sobre- ment à un décompte des victimes. « Les collages féminicides survenus en France en 2019 avant le Grenelle avaient pour but d’alerter mais aussi de désapprouver l’impu- nité des meurtriers ou la lenteur de décisions du système judiciaire. En parallèle, les théma- tiques peuvent varier. Souvent, elles font écho à l’actualité et défendent la cause de minorités comme celle des transgenres », précise Laura Zinzius. Les membres du collectif Caravane préfèrent, quant à elles, les mouvements aux mots. Face à la codification urbaine et à la grisaille de la ville, la gestuelle se veut féminine, les mines réjouies et les costumes colorés. Cette poétique des corps constitue un vocabulaire tout aussi efficace. Les silhouettes se déploient collec- tivement dans des endroits stratégiques de la ville, afin de leur assigner une autre fonction que celle officiellement établie. Non seulement, le temps de la danse altère alors le lieu et le mobilier urbain qui se transforment en espace scénique, mais il altère aussi la rythmique des autres corps, ceux des passants. Ceux-ci s’ar- rêtent, contemplent, s’étonnent, participent ou ignorent et passent leur chemin, c’est selon. Si le La confrontation et l’interaction avec les passants font partie intégrante de la démarche. 54 janvier-avri l 2022 / 281 ULiège www.ul iege.be/LQJ l’ invitée
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=