Houbrechts est chargé de cours en géomorphologie fluviatile. « À raison de quelques dizaines de mètres par an, les sédiments des rivières sont charriés en aval. Lors des crues, ils peuvent former des atterrissements. » Ces îlots sont souvent perçus par les riverains comme des obstacles à l’écoulement. Les gestionnaires sont alors confrontés à des pressions pour procéder à leur enlèvement. « Pourtant, ce sont des formations assez naturelles, qui se régulent. Dans le cas des inondations de 2021, ils ont eu un impact négligeable, de 1 à 2 % des débordements. Mais c’est la face visible, et c’est facile à enlever. Énormément de déchets s’y étaient mélangés et il fallait dépolluer à moindre coût. Les gestionnaires craignaient en outre une deuxième crue très rapprochée. Ils étaient dépassés, et je les comprends. Mais nous aurions pu éviter certaines erreurs, si nous avions été écoutés. Depuis, nos recommandations sur la restauration des cours d’eau sont mieux prises en compte. » Près de 100 000 m3 de sédiments ont été enlevés sur les 60 kilomètres qui séparent le barrage d’Eupen et l’Ourthe, soit en moyenne plusieurs centimètres du lit de la rivière. « Or, le stock de galets n’est pas illimité. En cas de déficit sédimentaire important, le débit de la rivière accélère, elle creuse davantage son lit, s’incise et peut entraîner des effondrements de berge comme on en a connu après 2021. » Par la suite, la rivière risque de s’emballer, gagner en puissance, balayer l’ensemble des sédiments jusqu’à devenir un désert écologique. Re-sédimenter n’est pas simple et a un coût considérable. CURAGE ET HÉCATOMBE ÉCOLOGIQUE Une rivière qui déborde est une rivière vivante et en meilleure santé. Le Pr Michael Ovidio est responsable de l’Unité de gestion des ressources aquatiques et d’aquacultures. « Avant 2021, la qualité de l’eau de la Vesdre était en forte amélioration. Des espèces exigeantes de poissons ont refait leur apparition, comme le barbeau fluviatile ou l’ombre commun, qui pondent leurs œufs dans le substrat. » Depuis quelque temps, le biologiste poursuivait un programme de repeuplement d’anguilles dans la Vesdre, dont l’habitat est le substrat et les abris. « Les poissons sont adaptés pour survivre aux inondations, même exceptionnelles. C’est un phénomène naturel qui peut même être positif, puisqu’il charrie de nouveaux nutriments vers les berges, reconnecte les annexes hydrauliques, participe au nettoyage du substrat. Mais il y a eu des effets collatéraux catastrophiques comme l’immersion de mazout, produits chimiques et déchets, l’arrêt des stations d’épuration. Les interventions précipitées en post-inondations – curage, rectification du lit, artificialisation des berges – ont eu des impacts très négatifs et n’ont aucun sens écologique. On a observé de lourdes pertes des populations de poissons dans ces sites, alors que les zones sans interventions se sont rééquilibrées assez rapidement. » Par voie de presse, le professeur a peu à peu été écouté. Aujourd’hui, les travaux sont exécutés en concertation avec son service. « Le plus délicat reste l’aménagement des berges. Les berges verticales en béton sont catastrophiques. L’idéal, c’est une faible pente, assez dynamique, sur laquelle la végétation peut s’installer. Ce n’est pas toujours possible, car on a construit trop près des rives. C’est un aménagement plus long et plus coûteux. Mais il est plus résilient en cas de crue : c’est notamment l’habitat naturel des alevins et il permet à la rivière de continuer de nous rendre service tout en préservant sa première raison d’être. » TRAVERSER LES ÉCHELLES Parmi les premiers scientifiques à chausser les bottes pour venir en aide aux communes impactées figurait l’architecte urbaniste Martina Barcelloni Corte, chargée de cours en Landscape Urbanism. Dans la foulée des inondations, elle a articulé recherche, enseignement et projets en contribuant à la création de la Task Force Vesdre ULiège. Parallèlement, elle a encadré durant trois ans des ateliers de projet avec des étudiants de master en architecture. « Ils ont développé des projets territoriaux en prise directe avec l’urgence et en dialogue continu avec des chercheurs d’autres disciplines. Ils ont exploré des pistes que le cadre professionnel autorise rarement, et qui ont nourri nos recommandations dans le schéma stratégique. Expérimenter, avec eux, des stratégies territoriales innovantes en parallèle du travail institutionnel s’est révélé essentiel : cela nous a permis d’élargir le champ des possibles et de dépasser la seule logique de “reconstruction”. Nous avons travaillé en “traversant” les échelles (du grand territoire au prototype architectural), dans la conviction que “chaque hectare compte” et a un rôle clé à jouer dans une logique de solidarité entre plateaux, versants et fonds de vallée. La transdisciplinarité, le croisement des expertises et des échelles, ainsi que la capacité à libérer l’imaginaire, ont constitué des leviers essentiels de notre démarche. » RESTAURER LES CYCLES DE L’EAU MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 15 À LA UNE
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