« Si mes travaux ont trait à la philosophie morale, sociale et politique, ce n’est d’une certaine manière pas un hasard : j’étais une personne politisée avant de devenir une penseuse politique », estime Alice Crary, en référence à « l’engagement sérieux pour les causes féministes et antiracistes » qui l’habitait à l’entame de son parcours en philosophie, à Harvard. « Mon engagement n’était pas centré sur la cause animale. Je suis plutôt une activiste de seconde génération. » D’abord captivée par les travaux de philosophie morale et d’éthique animale de Cora Diamond, Alice Crary s’empare plus tard de ce domaine de recherche, à l’université de Pittsburgh, puis à la New School for Social Research de New York. L’éthique animale (animal ethics) s’intéresse au statut moral des animaux, et en particulier à la responsabilité morale des humains à leur égard. Prenant son essor dès les années 1970, à une époque marquée par l’intensification de l’élevage industriel, l’éthique animale contemporaine postule que la sensibilité des animaux non-humains, c’est-à-dire leur capacité à ressentir des expériences vécues, plaisantes ou non, leur capacité à éprouver du bien-être et de la souffrance – physique mais aussi psychologique, révélatrice de leur vie émotionnelle complexe – implique que nous ayons envers eux certains devoirs. Autrement dit, postulant que les animaux humains et non-humains ont en commun non pas une rationalité, mais une sentience, l’éthique animale réfléchit à nos devoirs envers eux, et en particulier au traitement que nous leur réservons. CRISE Or, l’état des relations humains-animaux aujourd’hui est plus que jamais catastrophique. « Chez de nombreux chercheurs dont les travaux ont trait aux animaux et à l’environnement, il y a ce moment où l’on prend conscience, peut-être comme jamais auparavant, de l’urgence absolue de la situation dans laquelle se trouve le monde où nous vivons, et que nous sommes, s’agissant de nos relations avec les animaux, au cœur d’une catastrophe qui se déroule sous nos yeux », explique la philosophe1, qui achève un séjour de recherche à la Fondation Maison des sciences de l’homme à Paris, ainsi qu’à l’American University of Paris. Le constat est en effet sans appel : les pratiques agroalimentaires contemporaines propres à nos économies d’extraction, qui vont de pair avec la destruction à grande échelle des écosystèmes, génèrent une souffrance animale sans commune mesure. L’élevage industriel mondial, porté par des pays hyper-producteurs tels que les États-Unis et la Chine, est lui-même hyper-producteur de violence. Ce ne sont pas moins de 76 milliards de poulets, cochons et bovins que l’élevage industriel mène annuellement à l’abattoir2, écourtant prématurément des existences déjà marquées par la surexploitation, l’angoisse, la douleur, l’enfermement. Ces chiffres vertigineux (qui n’incluent ni l’exploitation des océans ni l’aquaculture3 ni le trafic illicite d’animaux sauvages ni l’extinction d’espèces en raison de la détérioration de leurs habitats) disent déjà quelque chose de la crise profonde que traversent les relations anthropozoologiques. Si les humains s’entretuaient à la même cadence, l’espèce humaine disparaîtrait en tout juste 17 jours. INVISIBILISATION Les animaux occupent une place extrêmement ambivalente dans nos sociétés capitalistes, rappelle Alice Crary : « Nous faisons montre de compassion à l’égard d’un oiseau trouvé au bord de la route, mais cette compassion ne semble pas s’étendre aux animaux tués à chaque seconde dans les abattoirs industriels. Nous sommes certes capables de relations sincères avec nos animaux de compagnie, mais il est également vrai que nos sociétés témoignent du plus grand mépris pour le monde animal. » Pour la philosophe, nos relations avec les animaux à l’ère de l’élevage agro-alimentaire globalisé sont autant marquées par le déni de la souffrance animale – comment, en effet, envisager la souffrance de créatures que l’on n’appréhende que comme des éléments indifférenciés dans des chaînes de production, ou comme de simples outils de laboratoire – que par l’invisibilisation de cette souffrance – la cacher ne revient-il pas en effet, comme le suggère le proverbe (“out of sight, out of mind”), à en réduire l’ampleur, ou à lui ôter tout caractère contentieux ? « Il existe un réseau complexe d’idéologies qui nous empêche de voir les horreurs infligées aux animaux », constate Alice Crary. Ces idéologies ont pour but de détourner notre attention de la nature et de l’ampleur de la souffrance animale. Elles normalisent l’exploitation 1 Au micro de Claudia Hirtenfelder, pour le podcast The Animal Turn, épisode “Critical Animal Theory with Lori Gruen and Alice Crary”, 9 mars 2024, www.theanimalturnpodcast.com 2 World Animal Protection, The Factory Farm Index, novembre 2025 3 La chercheuse Sarah Zanaz, dans sa thèse Je Souffre donc je suis : penser le spécisme systémique, indique qu’on estime entre 1400 et 2960 milliards le nombre d’individus aquatiques tués chaque année, https://hal.science MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 55 L’INVITÉE
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