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animale et occultent les institutions qui la perpétuent. Ainsi des grands abattoirs industriels aux États-Unis, où sont chaque jour traités à la chaîne des millions de cochons, créatures extrêmement sociales et intelligentes, dotées d’une grande sensibilité, dont les carcasses seront ensuite conditionnées dans des usines de transformation de viande. Alice Crary énumère les pratiques qui y ont cours : à la fois physiques (les abattoirs sont généralement dissimulés dans des bâtiments anonymes, à l’écart des regards), juridiques (des dispositifs légaux empêchent les militants de révéler ce qu’il s’y passe), matérielles (les animaux y sont dépecés, démembrés, découpés puis conditionnés de manière à ne pas ressembler à des parties d’animaux), linguistiques (le produit fini est identifié comme de la viande, du bacon, des burgers, mais pas comme de la chair d’animal tué) et sociales (les travailleurs sur la chaîne d’abattage sont généralement des personnes marginalisées économiquement et/ou socialement, immigrées sans papier par exemple, n’ont d’autre choix que d’y travailler et sont donc, lorsqu’elles s’expriment sur ce dont elles sont témoins, désavantagées ou mal placées pour être prises au sérieux). La philosophe note que cet entremêlement de pratiques a non seulement pour fonction de nous empêcher de voir ce qui est infligé aux animaux, mais aussi d’occulter que cette réalité s’inscrit dans des structures d’oppression propres au capitalisme d’extraction contemporain. IDÉOLOGIES En 2018, avec l’auteure et philosophe Lori Gruen de la Wesleyan University (Connecticut), Alice Crary fait le projet de produire un texte d’éthique animale contemporaine dont l’ambition serait d’adresser l’urgence des circonstances en appelant à repenser entièrement nos relations avec les animaux pour leur rendre la visibilité qu’ils ont perdue. Ce projet prendra la forme d’un ouvrage remarqué, Animal Crisis : A New Critical Theory4, paru quatre ans plus tard. « Nous avons voulu poser la question de savoir ce qu’il devrait se passer pour que l’éthique animale joue un rôle vraiment pertinent [dans les relations humains-animaux]. Nous souhaitions démontrer qu’il est possible de faire de l’éthique animale qui soit véritablement focalisée sur la situation désespérée dans laquelle nous nous trouvons », explique Alice Crary. Car les deux autrices estiment que, en se focalisant, souvent de manière abstraite, sur les droits des animaux et la souffrance animale, les courants de pensée traditionnels de l’éthique animale – du welfarisme5 à la théorie des droits6 en passant par l’utilitarisme – sont mal armés pour faire bouger les lignes et véritablement servir la cause animale. Parce qu’ils ne remettent jamais en question les structures dans lesquelles s’insèrent les problèmes qu’ils souhaitent résoudre, ils ne peuvent parvenir à « démanteler le système d’oppression » animale. De la même manière, ajoutent-elles, les initiatives qui visent à exposer les horreurs que les humains infligent aux animaux ne peuvent suffire à motiver des actions politiques. « Ériger des parois de verre autour des abattoirs ne suffirait pas, tout comme il n’a pas suffi de décrire ce qui est fait aux animaux dans les élevages industriels, ainsi que cela a été fait à maintes reprises dans de nombreux livres, blogs, articles de journaux et documentaires. Les détails bruts de ce qui est infligé aux animaux sont importants, mais à eux seuls, ils n’incitent pas les gens à intervenir pour mettre fin à la cruauté et à la violence. » Pour se doter de moyens d’action efficaces, c’est-à-dire pour s’assurer que nos devoirs moraux envers les animaux s’incarnent dans des démarches réellement pertinentes, décisives et véritablement libératrices, l’éthique animale doit certes digérer les idéologies qui contribuent à normaliser ou à dissimuler la souffrance animale, mais elle doit aussi, et surtout, s’intéresser aux systèmes et institutions qui perpétuent l’oppression – exercée sur les animaux, mais pas seulement. En effet, « de nombreuses pratiques violentes sont ancrées dans des institutions plus larges qui, non seulement font du tort aux animaux, mais contribuent également à affaiblir, et souvent à asservir des groupes humains socialement vulnérables, poursuit Alice Crary. Or, la discipline de l’éthique animale s’est développée en marge des traditions de pensée sociale critique qui s’attachent à mettre au jour ces structures d’oppression qui affectent les humains et le monde nonhumain. » Si elle souhaite intervenir de manière pertinente dans le sens d’une revalorisation de la vie des animaux non-humains, l’éthique animale doit intégrer le fait que l’exploitation n’est pas seulement une problématique éthique en lien avec la question de la souffrance 4 Alice Crary et Lori Gruen, Animal Crisis: A New Critical Theory, Polity Press, Cambridge, 2022. 5 Le welfarisme (de l’anglais welfare, bien-être) prône des réformes vouées à l’amélioration du bien-être animal, appréhendé comme un problème moral, sans remettre en cause l’exploitation animale. Le welfarisme cherche à réduire la souffrance animale si cela est jugé utile, mais peut tout aussi bien s’en accommoder si celle-ci produit un plus grand bien (par exemple, une avancée scientifique). 6 La théorie du droit rassemble des penseurs qui plaident en faveur de droits fondamentaux accordés aux animaux. MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 56 L’INVITÉE

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