Le Quinzième Jour : La question de l’objectivité est presque aussi ancienne que le journalisme lui-même. Pourquoi continuer à l’interroger aujourd’hui ? Sarah Freres : C’est une notion qui est en pleine discussion, au moins pour trois raisons. Tout d’abord, parce que toute une partie de la profession, aujourd’hui, tend à se détacher de l’objectivité au sens où on l’apprend à l’Université, c’est-à-dire être le ou la plus neutre possible. De nombreux journalistes, et pas seulement au sein de médias engagés, ont conscience que leur genre ou classe sociale change forcément leur point de vue, et que par conséquent la neutralité absolue n’existe pas. Le conseil de déontologie journalistique s’est également saisi de cette question-là et utilise depuis peu le terme de “subjectivité honnête”. Je trouve qu’il s’agit d’un bon compromis entre notre incapacité presque ontologique à être neutre et l’idéal d’impartialité vers lequel il faut tout de même tendre. Mais cette objectivité est également interrogée par de nouveaux acteurs médiatiques, parfois très petits, différents de la presse traditionnelle, qui viennent des réseaux sociaux – on les appelle les news influenceurs. Ils contestent cette objectivité en la liant à la question de l’indépendance qui fait défaut, estiment-ils, dans la presse traditionnelle. Je trouve qu’ils malmènent parfois cette question, car eux-mêmes n’apportent aucune preuve de leur propre indépendance. Enfin, un certain nombre de responsables politiques instrumentalisent cette notion pour décrédibiliser les journalistes, en estimant que ces derniers ne peuvent pas être neutres et sont donc forcément partisans. Or, il faut rappeler que si toute une partie de la profession est engagée, ce n’est pas une excuse pour s’asseoir sur la déontologie et les faits. Caroline Wintgens : La question de l’objectivité n’est pas neuve et les recherches scientifiques dans ce domaine remontent au moins aux années 1970. Mais le fait qu’on l’interroge aujourd’hui illustre qu’elle n’est pas réglée. On parle d’honnêteté, d’impartialité, de neutralité, or tous ces termes, à mon sens, ne se recouvrent pas complètement. Cela montre bien que l’objectivité n’est ni complètement définie ni claire pour tout le monde. Il s’agit d’une notion plastique, qui évolue en fonction des contextes et c’est cela qui fait également sa force politique, comme le dit la chercheuse Meenakshi Gigi Durham. Dans ses travaux, à la fin des années 1990, elle emprunte la notion d’objectivité forte à la philosophe Sandra Harding pour l’appliquer au journalisme et estime qu’en reconnaissant qu’on ne parle pas de nulle part, mais bien d’un point de vue situé – lié à son genre ou sa classe sociale, notamment –, on ne tombe pas dans le relativisme le plus total, mais qu’au contraire, cela rend le travail du journaliste plus fiable. Olivier Daelen : L’émergence des news influenceurs apporte des éléments neufs au débat. Loin d’une personne comme Hugo Décrypte, qui fait partie des premiers nouveaux acteurs et qui souhaitait, il me semble, se rapprocher au maximum des idéaux de neutralité et d’objectivité du journalisme, un certain nombre d’entre eux, jeunes pour la plupart, revendiquent à la fois une indépendance totale et un point de vue très marqué et explicite. Au vu du nombre de followers qu’ils cumulent sur les réseaux sociaux, je pense que ce positionnement, souvent à gauche, répond aussi à une demande d’un public consommateur d’informations de la même tranche d’âge. Si beaucoup pointent le manque d’intérêt de la jeunesse pour l’actualité, le succès de ces news influenceurs vient questionner cette affirmation. LQJ : Est-ce que la conscience de parler d’un point de vue situé a évolué de la même manière dans le journalisme dit mainstream, que dans celui plus indépendant ? C.W. : Je pense qu’il existe des espaces où ces questions sont explicitement débattues, notamment dans la presse indépendante, comme le magazine axelle, qui revendique très clairement un point de vue journalistique féministe. Pour les autres acteurs, ce n’est pas aussi flagrant. S.F. : Pour moi, il existe encore une différence claire entre ces deux espaces, et en particulier sur les questions de genre, en tant que journaliste femme traitant de sujets liés au fait d’être une femme. Dans un média indépendant, le fait de savoir qu’on parle depuis un point de vue situé est considéré comme une force – qui peut même ouvrir certaines portes. Parce que je suis une femme, je suis plus au courant de certaines réalités qu’un homme, et personne ne remet cela en question. Au contraire, dans les médias mainstream, on considère souvent qu’on ne peut pas être objectif sur les sujets qui nous touchent personnellement, et qu’on est donc dans l’incapacité de faire correctement notre travail de journaliste, par exemple, une femme qui porte le voile et qui souhaiterait écrire sur ce sujet. On reste dans un traitement très genré et sectionnel, ce qui est nuisible, parce qu’évidemment, une femme musulmane aura des idées de sujets que je n’aurai jamais. Et ce manque de diversité dans les rédactions se retrouve dans les contenus. MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 63 LE DIALOGUE
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