C.W. : Clairement, il faut prendre conscience que ce manque de diversité nuit au lectorat. On s’étonne que les femmes ou les jeunes lisent moins la presse généraliste, mais il est nécessaire de poser la question en tant que journaliste : à qui parle-t-on ? LQJ : Peut-on alors considérer, en ce qui concerne l’objectivité, que la presse indépendante bouscule les médias traditionnels, les pousse à s’interroger ? O.D. : Cela dépend de quel média indépendant on parle, car tous ne sont pas considérés de la même manière par les médias mainstream. Les journalistes de magazines comme Médor ou Wilfried, par exemple, sont parfois invités dans la presse traditionnelle pour parler d’une enquête ou d’un reportage, mais cela reste ponctuel. Et si cela montre que les médias dominants ne sont pas totalement hermétiques à la presse indépendante, je ne suis pas sûr que cela change réellement les pratiques au sein des rédactions. S.F. : Je crois tout de même que les médias indépendants se font à un moment donné les porte-voix de certaines luttes, qu’elles soient féministes, écologistes ou décoloniales. Et qu’à la faveur d’une actualité du moment, les journalistes mainstream vont se tourner vers nous, reconnaître une certaine expertise, ce qui va permettre à certains sujets de percoler dans la presse traditionnelle. Mais tu as raison, cela reste minoritaire. LQJ : Ce rôle de porte-voix amène de plus en plus les journalistes de la presse indépendante à être jugés, et ce de façon négative, comme militants. Comment se saisir de cette question ? C.W. : On qualifie généralement de militant tout ce qui n’est pas de l’ordre de la pensée dominante. Pourtant, c’est aussi le rôle du journaliste de relayer les points de vue qui vont justement à l’encontre de cette pensée. Par exemple, dans le cas des mobilisations sur certaines ZAD (zones à défendre), des journalistes se sont positionnés comme militants, avec l’ambition de contrer le récit dominant via un travail journalistique. Ces médias sont parvenus à entretenir des relations beaucoup plus fluides avec les mouvements de la ZAD, et à obtenir des informations de meilleure qualité que celles des médias dominants. S.F. : Les journalistes d’Imagine sont régulièrement traités de militants. Quand on y regarde de plus près, on se rend compte qu’il s’agit d’une notion qui se fixe uniquement sur certaines thématiques – environnement, droits des minorités, migration… – et qui vise à discréditer le journaliste et son travail d’information. Étonnamment, on n’a jamais qualifié un journaliste de l’Écho d’être militant pro-croissance. Or, on pourrait là aussi interroger cet indicateur. Donc, il faut toujours se demander qui traite un journaliste de militant, et quel est son intérêt dans cette accusation. C’est important, car il existe une différence fondamentale entre militantisme et journalisme, démarches qui n’ont pas la même fonction : la première cherche à faire avancer une cause, quand la seconde vise à informer les citoyennes et citoyens afin qu’ils puissent utiliser leur liberté de conscience, de vote et d’association. À cette distinction s’ajoute l’éthique personnelle de chaque journaliste. Par exemple, si je couvre les enjeux environnementaux, vais-je aller marcher pour le climat ? Mais jongler avec cette éthique ne signifie pas pour autant jongler avec la déontologie, qui n’est pas négociable. Enfin, il faut aussi comprendre que cette question du militantisme est mouvante. Chez Imagine, je tiens des chiffres sur la diversité d’origine et de genre des personnes interviewées, perçue par le lecteur. C’est un outil très utile qui nous permet d’améliorer notre pratique journalistique en donnant la parole à une plus grande diversité possible. Mais lorsque je faisais la même chose à La Libre Belgique [ndlr : Sarah Freres a été journaliste indépendante auparavant, pour diverses rédactions], c’était clairement perçu comme du militantisme. Cela doit interroger nos pratiques : si le lectorat d’un journal est paritaire, est-ce que l’on ne passe pas à côté lorsqu’il y a une surreprésentation des hommes dans les personnes interrogées ? Caroline Wintgens MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 64 LE DIALOGUE
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