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SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 47 OMNI SCIENCES C’est peu dire que la création de ce centre tombe à point nommé. Le bouillonnement du conflit russoukrainien aux portes de l’Europe, l’incertitude entourant le conflit opposant l’Iran aux États-Unis et à Israël, le génocide en cours à Gaza et les bombardements de l’État d’Israël au Liban, sont peut-être en train de rebattre les cartes du jeu géopolitique mondial. Le front ukrainien en particulier est, en Europe, prétexte à une effervescence belligérante : le réarmement des principales puissances européennes en réponse à la menace russe est, assure-t-on, impératif et urgent. Mais pour Julien Pomarède, chargé de cours au département de science politique de l’ULiège et fondateur du Centre for the study of war and violence, ce réarmement – à l’instar d’autres thématiques en lien avec la défense – n’a pas encore fait l’objet d’une réflexion scientifique lucide, alors même qu’il pose bon nombre de questions d’intérêt public. « À quoi ce conflit annoncé avec la Russie ressemblerait-il ? La réponse n’est pas claire, déplore le chercheur, en guise d’exemple. Nous nous réarmons, mais sans savoir exactement pourquoi, ce qui est gênant s’agissant d’une politique publique. On débloque beaucoup d’argent public pour des contrats avec les industriels de l’armement sans qu’une évaluation précise de la menace présentée au citoyen (et contribuable). Il y a une ambiguïté problématique dans le discours : d’un côté on nous explique que la Russie est fortement affaiblie militairement, économiquement, politiquement, car subissant un échec en Ukraine, et de l’autre, on nous dit qu’elle déclenchera une guerre contre l’OTAN dans quelques années. Comment intégrer une telle ambiguïté dans l’articulation des moyens et des fins du réarmement ? Ensuite, il n’est pas clair non plus que nos achats militaires s’inscrivent dans une coordination entre pays européens. Pour l’instant, on est plutôt dans une frénésie de l’achat qui bénéficie en premier aux industries. Nous pourrions bâtir une architecture de défense européenne dissuasive, davantage coordonnée, sans engager de telles dépenses qui, du reste, impactent le financement d’autres secteurs tels que la santé, l’éducation ou la recherche. Enfin, le coût environnemental exorbitant de ce réarmement est à peine évoqué, ce qui signifie que nous sommes en train de sacrifier un objectif majeur et existentiel (la lutte contre le changement climatique et la préservation de l’habitabilité sur Terre) pour en poursuivre un autre (le réarmement). » Ces questions sont peu ou pas évoquées, dans un contexte de consensus généralisé des élites européennes. « Ce consensus est de telle ampleur, sa médiatisation si large, et ses conséquences si importantes pour le futur de la sécurité de ce continent qu’il est crucial de penser ce phénomène de manière indépendante. C’est la vocation du centre de produire un savoir sérieux, véritablement scientifique qui, en les éclairant autrement, favorise la réappropriation citoyenne de ces thématiques. » INDÉPENDANCE Car comment penser ces questions lorsque ce sont, en majeure partie, les industries de la défense et autres laboratoires d’idées qui financent ce champ de recherche ? « Cette dépendance, très structurante, aux principaux acteurs de la défense produit des biais analytiques et méthodologiques qui peuvent avoir un impact sur le protocole de la découverte, voire sa qualité scientifique finale, puisque les bailleurs de fonds sont intéressés à certaines questions et données, et moins, ou pas, à d’autres. Ce qui crée des attentes implicites ou explicites dans la recherche conduite. Ces financements créent donc du conflit d’intérêt, explique Julien Pomarède. Ailleurs, en sciences de l’environnement par exemple, il va pourtant de soi de refuser les financements porteurs de conflits d’intérêts, comme ceux octroyés par les grands pollueurs. Mais cette maturité n’existe pas encore dans l’étude des questions de guerre et de défense, où on persiste à penser que l’indépendance du financement n’est pas essentielle ». Le centre met donc un point d’honneur à n’accepter que des financements publics sans lien avec les industriels, ministères et autres think tanks de la défense, ou même institutions activistes. Un choix rare mais délibéré, érigé en pilier, pour garantir le libre choix de méthodes, de sources et de perspectives. Car il n’est pas seulement impératif de s’émanciper financièrement. Il faut encore s’affranchir d’un cadre de pensée, dans lequel la guerre se résume à la production dite stratégique de la violence. Il circonscrit le registre des sujets de recherche légitimes à la seule étude des fins et des moyens : ainsi, on s’intéressera tantôt aux technologies permettant d’atteindre un but de guerre, tantôt à l’efficacité des politiques industrielles visant à soutenir les politiques de défense, tantôt encore aux négociations entre élites militaires, politiques et industrielles dans l’atteinte de ces buts. « Ces travaux ne sont pas sans intérêt, concède Julien Pomarède, mais ils demeurent limités à une perspective qui invisibilise d’autres composantes importantes de la violence telles que sa généalogie coloniale, son masculinisme, la systématicité des destructions civiles, environnementales,

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