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ULiège 295 I SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I Le Quinzième Jour OPINION Explorations spatiales DIALOGUE Inégalités DOSSIER Médecine pour musiciens Le Quinzième Jour Quadrimestriel de l’ULiège SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 À LA UNE Au sein du cancer

L’épreuve du cancer est à la fois banale et extraordinaire. Quand la maladie fait effraction dans le réel, quand les angoisses de mort et les menaces de déchéance physique étendent leurs ombres… Que faire ? Que dire ? Comment vivre ? Face à la dépossession ressentie, l’acte photographique devient prétexte à réappropriation et narration. L’occasion de redevenir sujet et d‘expérimenter, révéler, dévoiler, confier, un processus de résilience qui se cherche, se crée, s’écrit, au fur et à mesure que l’on tente de vivre avec la maladie ou sa menace… Une histoire “à soi” qui ré-affirme que “l’intime est politique”. Extrait de “Faire corps. Journal d’une métamorphose”, reportage photographique de l’artiste Élise Jaunet (photo de couverture et photos du dossier en pages 10 à 17) * https://elisejaunet.com

Task force Hautes Fagnes LA RÉDACTION Cet été, les images des Hautes Fagnes en feu – triste réplique d’autres paysages brûlés en Europe – ont donné une réalité très concrète à ce que de nombreux scientifiques annoncent, documentent, prévoient, projettent depuis des décennies, sans que leur rôle d’alerte ne soit considéré à sa juste mesure. Conséquence des canicules et de la sécheresse intense : les flammes ont ravagé l’un des milieux naturels les plus remarquables de Belgique. Plus de 3000 hectares de précieuses tourbières patiemment formées au fil des siècles, immense réservoir de carbone, ainsi que tout un petit peuple animal, sont partis en fumée. Et ce malgré la lutte acharnée contre les flammes et les élans de solidarité. Il faudra du temps encore pour mesurer l’ampleur des dégâts. Cette catastrophe, survenue dans un écosystème profondément fragilisé, n’était pas imprévisible. Quelques mois après les inondations en Wallonie de juillet 2021, des experts alertaient déjà devant le Parlement wallon sur les risques à venir, évoquant explicitement des sécheresses, canicules et feux de forêt, notamment dans les Hautes Fagnes. Le constat formulé était clair : le dérèglement climatique allait amplifier ces phénomènes et leurs effets dévastateurs. Comment faire pour que les chercheurs, qui font face à une perte de confiance, soient suivis dans leurs recommandations sans être discrédités ? Pour que la société s’appuie sur les données objectives qui sont fournies ? Comment dépasser le déni pour, collectivement, se construire un monde (relativement) habitable ? Dans les jours qui ont suivi l’incendie, plusieurs chercheurs et chercheuses de l’ULiège ont décidé de joindre leurs connaissances, leurs travaux et leur émoi au sein d’une task force dédiée aux Hautes Fagnes, adossée au Laboratoire des transitions et à la station scientifique des Hautes Fagnes présente dans la région depuis plus de cent ans. Cette intention, née dans l’urgence mais portant loin son regard, entend se traduire en deux axes : un travail de monitoring et de cartographie relatif au territoire fagnard et un objectif d’élaboration de scénarios pour l’avenir. Un projet où universitaires et acteurs de terrain, scientifiques et citoyens, convergent dans une vue d’ensemble systémique. Avec l’objectif et l’espoir d’être enfin écoutés. SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 3 L’ÉDITO

L’ÉDITO 3 H autes Fagnes L’OPINION 6 Valérie Van Grootel, sur l’exploration spatiale À LA UNE 10 C ancer du sein : la patiente au centre OMNI SCIENCES 18 En deux mots 31 Pauvreté infantile et décrochage scolaire 32 Médecine pour musicien·nes 36 Regards sur les sans-papiers 40 Pansements antimicrobiens 46 Guerre, démocratie et armement 50 Habitat des aîné·es 54 Sorties de presse 76 Un livre, une histoire Sommaire V. Havelange ULiège 295 I SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I Le Quinzième Jour V. Havelange SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 4 SOMMAIRE

ALMA MATER 22 Interview de rentrée de la rectrice Anne-Sophie Nyssen 64 Féminisation des amphithéâtres 75 Hommage à Arthur Bodson LES INVITÉ·ES 26 Docteur·es honoris causa UNIVERS CITÉ 28 Pénurie d’enseignant·es 56 Soins animaliers 67 Unifestival 68 ULiège Confessions G. Meuli V. Havelange Shutterstock-SimoneN LE PARCOURS 42 Arlette Baumans, architecte urbaniste LE DIALOGUE 60 M anuel Cervera-Marzal et Martin François autour des inégalités FUTUR ANTÉRIEUR 70 Rétrovision 78 Petites mythologies uliégeoises MICRO SCOPE 80 Tétras lyres LE KROLL 83 Exploration spatiale SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 5 SOMMAIRE

Le retour d’Artémis vers la Lune a ravivé l’enthousiasme pour l’exploration spatiale habitée. Mais pourquoi y retourne-t-on réellement ? Pour la science ? Pour exploiter les ressources lunaires ? Ou pour des raisons plus géopolitiques et économiques ? Au-delà de ces questions, 60 ans de vols habités nous apprennent surtout une chose : plus nous explorons le cosmos, plus nous comprenons combien la Terre est un monde exceptionnel et irremplaçable. Une carte blanche de Valérie Van Grootel, astrophysicienne, maître de recherche FNRS et professeure associée à l’ULiège. CARTE BLANCHE VALÉRIE VAN GROOTEL – PHOTO VALENTINE GROGNARD Explorer le cosmos Habiter la Terre Valérie Van Grootel 6 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE L’OPINION

La mission Artémis 2, qui a emmené quatre êtres humains faire le tour de la Lune en avril 2026, a remis sur le devant de la scène l’exploration spatiale par des vols habités. Le monde entier a tourné les yeux vers cet exploit, salué comme une prouesse. Une quinzaine d’humains sont pourtant présents en permanence dans l’espace (station spatiale internationale et station spatiale chinoise), mais ils font rarement la Une des journaux, hormis quand un compatriote y séjourne. Ces stations, qui orbitent à quelques centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes – la frontière de l’espace se situe à 100 kilomètres d’altitude environ –, sont de véritables laboratoires scientifiques. Les astronautes y passent des journées très chargées, remplies d’expériences scientifiques variées : physique, science des matériaux, biotechnologies, mais aussi recherche médicale (synthèse de nouvelles molécules, améliorations de formulations de médicaments). Ils deviennent en outre littéralement des cobayes pour l’étude du vieillissement osseux, que la microgravité accélère chez eux, à l’heure où l’ostéoporose est l’un des grands enjeux de santé publique avec le vieillissement de la population. Mais ces équipages en orbite restent dans l’environnement immédiat de la Terre, où ils sont encore relativement bien protégés, grâce au bouclier magnétique de notre planète, contre les radiations en provenance du Soleil et les particules cosmiques. Ils dépendent d’un ravitaillement régulier depuis la Terre par des vaisseaux automatiques qui leur apportent nourriture et vêtements et emportent leurs déchets (et leur linge porté, une fois trop odorant !) pour qu’ils se consument dans l’atmosphère. Ces astronautes peuvent être évacués rapidement si nécessaire et communiquer avec le sol à tout instant. Comme ils sont reliés ainsi en permanence à la Terre, on parle rarement d’exploration spatiale dans leur cas. Si le tout récent voyage vers la Lune d’Artémis 2 a marqué les esprits, c’est en partie parce qu’il a renoué avec l’exploration spatiale habitée entamée par les missions Apollo, qui avaient atteint la Lune entre décembre 1968 (Apollo 8, première mission habitée à quitter l’orbite terrestre et à faire le tour de la Lune) et décembre 1972 (Apollo 17, dernière à s’y être posée, ce qui est toujours le cas aujourd’hui). Depuis lors et jusqu’en avril 2026, aucune mission habitée n’avait quitté l’orbite basse terrestre. Or, même si le décalage des communications est à peine perceptible (la Lune se situe à une seconde-lumière de la Terre ; les messages radio entre Lune et Terre voyagent donc en une seule seconde), la dimension d’exploration était pourtant bel et bien présente par comparaison avec les missions des stations orbitales terrestres : quitter le bouclier magnétique de la Terre, voir le globe terrestre en entier (d’où les clichés symboliquement très forts de “petite bille bleue perdue dans l’espace”), n’avoir aucune possibilité de retour rapide vers la Terre en cas de problème majeur, vivre un black-out de 45 minutes lors du passage derrière la Lune qui rend les communications tout simplement impossibles avec notre planète. On comprend mieux pourquoi ces missions continuent de fasciner : elles renouent avec la part d’inconnu propre à toute exploration. Les anglophones parlent de deep space (espace profond) pour bien distinguer cet environnement de l’espace en orbite basse terrestre. Les missions d’exploration habitée au-delà de l’orbite terrestre, comme Artémis 2, font prendre conscience à quel point l’espace est un milieu inhospitalier pour l’être humain. Il faut mettre en jeu des solutions sophistiquées pour pallier le manque d’air, l’absence d’eau et de ressources alimentaires, se protéger autant que possible des radiations ainsi que résoudre un tas de problèmes plus prosaïques (à nouveau, ce lavage des vêtements…). Bref, faire survivre des êtres humains dans l’espace en autonomie presque totale. Le plus long séjour sur le sol lunaire (Apollo 17, encore une fois) a duré 75 heures, soit un peu plus de trois jours. Les missions Apollo, tout comme Artémis 2, n’ont passé qu’une dizaine de jours loin de la Terre. Les défis pour installer une présence humaine dans l’espace de façon continue ou même semi-continue (des séjours répétés de quelques semaines dans des modules installés sur place, par exemple) sont gigantesques. En corollaire, ils coûtent énormément d’argent. On parle d’environ 4 milliards de dollars pour la seule mission Artémis 2, tandis que près de 93 milliards de dollars avaient déjà été dépensés pour le programme Artémis entre 2012 et 2025. Plus de 100 milliards de dollars seront encore nécessaires avant d’atteindre une présence humaine sur la Lune de façon semi-continue, qui est l’objectif ultime du programme Artémis. Il est donc légitime de se poser la question : est-ce bien nécessaire ? Quelles sont les retombées exactes ? SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 7 L’OPINION

DES ARGUMENTS QUI NE CONVAINQUENT PAS On entend parfois que c’est “pour la science” que l’on retourne sur la Lune, et c’est effectivement l’une des raisons officielles avancées par la NASA. Même si la vérité est complexe et nuancée, il est globalement faux d’affirmer que l’enjeu principal de l’exploration spatiale lunaire est d’ordre scientifique. Sans compter les rovers pilotés par les astronautes d’Apollo, huit rovers automatiques se sont déjà baladés à la surface de la Lune, y compris un modèle chinois en 2019, sur la face cachée. Plusieurs dizaines de sondes automatiques en orbite autour de la Lune ont analysé aussi bien sa face visible que sa face cachée. On connaît d’ailleurs mieux la cartographie de bon nombre de planètes et satellites de notre système solaire que le fond de nos océans, beaucoup plus difficiles d’accès. Et on dispose déjà de près de 400 kilos de roches lunaires (y compris de la face cachée), ramenées par les missions Apollo et par divers rovers soviétiques et chinois, analysables dans nos laboratoires terrestres les plus modernes. Même s’il reste des recherches scientifiques importantes à mener, qui pourraient potentiellement progresser plus rapidement grâce à la présence humaine sur la Lune, la plus-value d’Artémis à la science lunaire est plutôt modérée. En tant que scientifique, j’ignorais toutefois que notre lobby était suffisamment puissant pour justifier à lui seul de tels montants investis dans le retour vers la Lune ! Un autre enjeu souvent avancé est celui de l’accès aux ressources présentes sur la Lune. On parle d’exploiter l’hélium-3 ou d’autres métaux très utiles sur Terre (silicium, fer, titane, aluminium, etc.). En somme, d’envisager la Lune comme une exploitation minière. Les défis technologiques sont colossaux tandis que le coût de l’accès à ces ressources, qui doit comprendre leur rapatriement sur Terre, permet difficilement d’envisager une exploitation économiquement rentable. L’hélium-3, présent à l’état de traces dans le sol lunaire, où il est apporté en continu par le vent solaire, mais quasi absent sur Terre, est un combustible possible pour la fusion nucléaire. Comme il est extrêmement dilué dans le sol lunaire, il serait toutefois nécessaire d’en traiter d’énormes volumes pour en extraire une quantité utile. Surtout, nous sommes encore loin de maîtriser la fusion nucléaire à grande échelle, et les recherches actuelles se concentrent sur la filière deutérium-tritium, qui sont des combustibles disponibles sur Terre. Les réacteurs conçus pour cette filière ne seront pas directement utilisables pour la fusion de l’hélium-3, qui exige des températures beaucoup plus élevées. Quant aux métaux présents sur la Lune, généralement sous forme d’oxydes et mélangés dans le sol lunaire – il ne s’agit pas de filons comme sur la Terre, la géologie peu active de la Lune n’ayant pas permis de les concentrer –, leur exploitation nécessiterait toute une filière industrielle sur place : extraction, traitement chimique, raffinage et transport vers la Terre. Tout cela ne s’envisage qu’avec des investissements considérables et une automatisation extrême. Il est difficile d’imaginer comment la valeur de ces ressources pourrait compenser ces coûts, puisque l’on parle de métaux utiles certes, mais ni particulièrement rares, ni particulièrement précieux sur Terre. N’oublions pas que la Lune est issue d’une collision géante avec la Terre, et qu’elle présente de ce fait une composition chimique assez similaire ! Au vu de ces éléments, il n’y a donc pas d’intérêt économique à retourner sur la Lune pour l’exploitation de ses ressources. Au mieux, on parle de promesses extrêmement lointaines. Alors, pourquoi retourne-t-on sur la Lune ? LES VRAIS ENJEUX Le principal enjeu du retour vers la Lune est bien d’ordre géopolitique et géostratégique, comme l’était le programme Apollo qui avait pour justification principale la compétition entre les USA et l’URSS pour affirmer leur suprématie mondiale. La Chine a un programme structuré d’exploration lunaire depuis les années 2000, relativement discret mais montant en puissance et visant à poser un humain sur la Lune d’ici 2030. Sa principale motivation est probablement plutôt liée au prestige de telles missions, à une démonstration de son savoir-faire (le programme chinois ne prévoit pas d’installation durable sur la Lune, pour autant qu’on sache…). Mais bien déterminés à conserver leur leadership dans l’espace acquis depuis la victoire d’Apollo, les USA ont réactivé un programme de retour vers et sur la Lune dans les années 2010, baptisé officiellement Artémis en 2019. La Chine est l’arbre qui cache la forêt. Il est difficile de passer sous silence le rôle des acteurs privés du spatial (SpaceX en tête, mais également Blue Origin ou Virgin Galactic) qui appartiennent – et ce n’est pas un hasard – aux milliardaires les plus riches de la planète. L’État américain n’est plus seul à la manœuvre ! Auparavant, les entreprises privées dépendaient de programmes publics et n’étaient guère plus que des sous-traitants de la NASA. De nos jours, c’est presque l’inverse. On peut voir dans Artémis et le retour vers la Lune un programme public de soutien aux acteurs privés américains du spatial. Avec tous les risques que cela comporte : socialisation des SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 8 L’OPINION

coûts et privatisation des bénéfices, dépendance publique à des intérêts privés (potentiellement changeants), ce qui leur donne une influence politique démesurée, et, plus généralement, captation de l’intérêt général. Ceci est dit sans minimiser l’ambition technologique incroyable affichée par ces acteurs, menant à de réelles innovations technologiques. Personne ne croyait que des lanceurs pourraient être réutilisés d’une fois à l’autre, jusqu’à ce que SpaceX le fasse. Autre exemple encore plus emblématique, celui de la constellation Starlink, qui permet un accès à Internet depuis presque n’importe où sur Terre et qui illustre la spectaculaire accélération des activités en orbite basse terrestre, avec plusieurs lancements par semaine. Revers de la médaille : la multiplication des satellites dégrade progressivement la qualité du ciel nocturne, rendant compliquées certaines observations astronomiques professionnelles ou amateurs, et même la simple contemplation… Des bénéfices privés par la captation d’un bien commun – le ciel – et de l’intérêt général à l’observer, ce qui constitue pourtant une expérience importante pour comprendre notre place dans le cosmos. Pour les entreprises privées, l’accès à la Lune (et plus tard, à Mars) est en vérité plus pragmatique que les justifications d’assurance-vie de l’humanité avancées par les milliardaires (« l’humanité doit devenir multiplanétaire avant qu’une catastrophe globale et certaine à long terme ne nous anéantisse », selon Elon Musk). Le programme lunaire permet de structurer l’économie spatiale ; le véritable marché n’est pas tant la Lune ellemême que l’accès à l’espace. Le marché des lanceurs et des satellites en général est bien rentable et occupe une part croissante dans l’économie mondiale. J’y vois un parallèle avec les grandes explorations maritimes du 15e au 17e siècles : derrière la promesse de terres nouvelles pour leurs ressources (le fameux or des Incas), c’est la maîtrise des routes commerciales maritimes qui était en jeu. Les royaumes européens n’ont pas financé des explorateurs comme Colomb ou Magellan pour faire progresser la science ou assurer la survie de l’humanité. Ils cherchaient des voies de commerce, des avantages stratégiques, du prestige, du pouvoir. LE VÉRITABLE ENSEIGNEMENT Alors, l’humain doit-il aller dans l’espace ? En orbite basse, la question ne se pose plus vraiment : les satellites sont devenus une infrastructure essentielle de nos sociétés modernes, tandis que les expériences menées en microgravité ont une portée scientifique réelle. Au-delà, je reste convaincue que l’exploration spatiale habitée, formidable moteur de progrès, d’innovation et d’inspiration, répond aussi à un besoin profondément humain : comprendre et repousser les frontières du connu. Laisser cette exploration aux mains des seuls acteurs privés – qui, guidés avant tout par leurs propres intérêts, la poursuivront de toute façon – serait une erreur fondamentale. L’exploration spatiale me semble légitime, mais les choix collectifs qu’elle implique méritent mieux que les lois du marché ou les décisions d’une poignée de milliardaires. Par ailleurs, il ne s’agit pas de présenter l’exploration spatiale comme la solution à des problèmes qu’elle ne résoudra pas. Mais après 60 ans d’expérience de vols habités, une leçon bien plus fondamentale s’impose. Plus nous apprenons à vivre dans l’espace, plus nous mesurons à quel point il est difficile d’y vivre. Chaque respiration, chaque litre d’eau, chaque kilogramme de nourriture, chaque T-shirt sale, jusqu’aux moindres particules énergétiques solaires et cosmiques : tout devient un défi technique. L’exploration spatiale nous apprend moins à nous préparer à quitter la Terre qu’elle nous montre à quel point notre planète est exceptionnelle. Nous découvrons chaque année des centaines d’exoplanètes ; paradoxalement, plus nous en apprenons sur l’Univers, plus nous réalisons combien les conditions qui permettent notre existence sont précieuses. Il n’existe aujourd’hui aucune planète B capable d’accueillir l’humanité. Explorer le cosmos est une aventure magnifique ; préserver la Terre demeure une nécessité absolue. À ÉCOUTER Podcast À la source sur le parcours de Valérie Van Grootel. * www.podcast.uliege.be/ valerie-van-grootel SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 9 L’OPINION

CANCER DU SEIN La patiente au centre 10 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE À LA UNE

Le cancer du sein touche une femme sur huit en Belgique. Fréquent, il se traite aussi de mieux en mieux, mais demeure une maladie complexe. « Il n’y a pas un, mais des cancers du sein », rappelle la Dre Élodie Gonne, oncologue médicale, responsable de la Clinique du sein au sein du CHU de Liège et de la concertation multidisciplinaire d’oncologie, qui réunit chaque semaine différents spécialistes (oncologues, chirurgiens, radiothérapeutes, sénologues, anatomopathologistes, radiologues, nucléaristes, infirmières de liaison) pour discuter des nouveaux cas de cancers du sein et des éventuelles récidives chez certaines patientes. Cette approche – que le CHU de Liège a instauré il y a plus de 20 ans et qui est aujourd’hui une obligation légale – permet de travailler de manière coordonnée afin de proposer la meilleure solution pour chaque femme. STADES ET TYPES DE CANCERS « Différents critères entrent en ligne de compte lors du choix d’un traitement, rappelle Élodie Gonne, par ailleurs maître de conférences au département des sciences cliniques, en faculté de Médecine. Il y a tout d’abord l’extension de la tumeur : soit la tumeur est uniquement présente au niveau local, soit il y a déjà une progression, avec un premier relais ganglionnaire au niveau du bras. Si les ganglions sont envahis, on regardera s’il y a des métastases à distance. » Les traitements des tumeurs localisées et des cancers métastatiques ne sont en effet pas les mêmes. « Les cancers métastatiques, on sait qu’on ne les guérira pas mais on peut initier un traitement chronique à long terme », précise la spécialiste. Rappelons que, de manière générale, le cancer du sein est aujourd’hui une maladie qui se traite bien, avec une survie à 5 ans de 88 %. « Mis à part le stade, ce qui va déterminer le type de traitement, c’est le type de tumeur : tumeur hormonosensible – qui présente des récepteurs hormonaux –, tumeur avec un récepteur de croissance tumorale HER2 ou tumeur triple négatif [lire l’encadré en page 14] », poursuit Élodie Gonne. Si les traitements diffèrent selon le type de tumeur, la plupart des patientes passeront néanmoins par les mêmes étapes. « Elles auront souvent une chirurgie et une radiothérapie pour qu’il n’y ait pas de rechute locale. » La chirurgie peut consister en une tumorectomie (ablation de la tumeur) ou une mastectomie (ablation de toute la glande mammaire). « Ensuite, la plupart des patientes prendront un traitement systémique, explique la responsable de la Clinique du sein. Il peut s’agir Ces dernières années, l’université de Liège a participé à quelques-unes des avancées majeures dans la compréhension des mécanismes impliqués dans les cancers du sein et la mise au point de nouveaux traitements. La collaboration étroite entre chercheurs et cliniciens favorise par ailleurs une approche centrée sur les patientes et leur qualité de vie. À l’heure où les traitements s’améliorent sans cesse, les enjeux de l’après-cancer apparaissent de plus en plus essentiels. Un colloque dédié au cancer du sein a lieu cet automne, en présence de Kornelia Polyak, professeure de médecine à la Harvard Medical School et grande figure internationale de la recherche actuelle dans ce domaine. Elle recevra alors les insignes de docteure honoris causa. L’occasion de faire le point, au sein de l’ULiège, sur cette thématique. DOSSIER JULIE LUONG - PHOTOS ÉLISE JAUNET SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 11 À LA UNE

d’une hormonothérapie ou d’une chimiothérapie, qu’on couplera éventuellement à une thérapie anti-HER 2 ou à une immunothérapie pour les triples négatifs. » DES PROGRÈS THÉRAPEUTIQUES MAJEURS En quelques décennies, les traitements ont progressé de manière significative, au point que de nombreux spécialistes espèrent que le cancer du sein métastasique deviendra progressivement une maladie chronique, qui ne menacera plus directement la vie des rares patientes qui ne sont pas guéries. « Il y a d’abord eu, vers 2005, l’arrivée des anti-HER2, avec le Trastuzumab, qui a changé un cancer de mauvais pronostic en l’un des cancers le plus curable, souligne le Pr Guy Jérusalem, premier responsable de la Clinique du sein jusqu’en 2025. Cela a été une véritable révolution car ce traitement, en association avec la chimiothérapie, permet de tuer massivement les cellules tumorales qui présentent ces récepteurs. Nous avions d’ailleurs contribué à une étude qui a présidé au remboursement de ce médicament. Notre équipe a par ailleurs participé à valider ensuite d’autres médicaments anti-HER2 (pertuzumab, lapatinib, trastuzumab deruxtecan) ciblés en association avec une hormonothérapie (everolimus, antiCDK4/6) et à optimiser les traitements antihormonaux. Nous avons aussi connu de grands progrès dans l’immunothérapie, ce qui a permis d’augmenter la survie dans les cancers métastatiques et de mieux soigner les cancers du sein triple négatifs dans le but de guérir plus de patientes. » L’oncologue se rappelle pourtant ne pas avoir “cru” au départ à l’immunothérapie : « Les résultats étaient assez anecdotiques au début des années 90 et ceux avec les nombreuses études évaluant des vaccinations antitumorales ont été très décevants. Or aujourd’hui, dans l’ensemble des cancers, 40 % des patients recevront à un moment ou à un autre de l’immunothérapie à base des inhibiteurs des points de contrôle. » Preuve que la recherche contient une part inhérente d’imprévisibilité : les déceptions y côtoient des avancées qu’on n’aurait pas osé espérer. Ici aussi, le CHU de Liège a été parmi les premiers centres en Europe à pouvoir proposer ce type d’immunothérapie dans le cadre d’études cliniques. Bien sûr, ces innovations thérapeutiques ne viennent pas de nulle part : le plus souvent, elles découlent de résultats LES CHIFFRES En Belgique, le cancer du sein demeure le cancer le plus fréquent chez la femme : il concerne environ un tiers de tous les diagnostics de cancers féminins. Selon les derniers chiffres de la Fondation Registre du Cancer (2023), 11 636 nouvelles personnes ont été touchées par un cancer du sein, dont 11 533 femmes et 103 hommes – soit une légère hausse d’environ 3 % par rapport à 2022. De manière générale, le nombre de diagnostics de cancers du sein chez les femmes augmente chaque année. Ces 20 dernières années, cette progression a été de 23 % et s’explique surtout par l’intensification et l’amélioration du dépistage. Le vieillissement de la population intervient également, car le risque de développer un cancer du sein augmente avec l’âge. Parallèlement, ces 20 dernières années, le nombre de décès liés au cancer du sein a diminué de 10,5 %. Pour une femme, le risque de décéder d’un cancer du sein a baissé en moyenne de 2,1 % par an. En Belgique, l’âge moyen des femmes atteintes d’un cancer du sein est de 64 ans : 44,9 % ont entre 50 et 69 ans, 36,2 % ont plus de 70 ans et 18,8 % ont moins de 50 ans. obtenus en recherche fondamentale, d’allers-retours entre le laboratoire et la clinique. « À L’ULiège, il y a une collaboration particulièrement étroite entre les cliniciens et les chercheurs, du fait que le centre de recherche GIGA-ULiège se trouve sur le même site que le CHU, ce qui est unique en Fédération Wallonie-Bruxelles, souligne la Pre Agnès Noël, chercheuse au GIGA Cancer*. Non seulement les cliniciens fournissent les échantillons de tumeurs, ce qui permet aux chercheurs d’avancer au niveau expérimental, mais ils peuvent aussi nous faire part des problèmes qu’ils rencontrent sur le terrain, et de ce dont ils auraient besoin. À l’inverse, nous leur partageons nos résultats expérimentaux pour évaluer si cela est relevant au niveau clinique. » LES INNOVATIONS THÉRAPEUTIQUES DÉCOULENT D’ALLERS-RETOURS ENTRE LE LABORATOIRE ET LA CLINIQUE * voir l’ensemble des recherches menées autour du cancer du sein au GIGA : www.giga.uliege.be/octobrerose 12 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE À LA UNE

Dans les années 90, la Pre Agnès Noël travaillait par exemple déjà sur la notion de micro-environnement tumoral. « Avant, on pensait que les tumeurs étaient composées uniquement de cellules tumorales, rappelle-t-elle. On essayait donc de les détruire via la chimiothérapie et la radiothérapie, mais petit à petit, on s’est rendu compte que d’autres cellules comme les fibroblastes et les cellules immunitaires intervenaient aussi dans l’évolution de la tumeur. » C’est l’étude de ce micro-environnement et en particulier de la matrice extracellulaire – un ensemble composé essentiellement de protéines comme le collagène et qui forme la charpente de support des cellules – qui a permis de développer de nouveaux médicaments comme les immunothérapies... Les travaux d’Agnès Noël sur les ganglions lymphatiques ont aussi participé à une meilleure compréhension du comportement des cellules tumorales. « Le plus dramatique, quand une tumeur progresse, c’est que les cellules peuvent disséminer soit par la voie sanguine, soit par la voie lymphatique, explique-t-elle. 25 à 30 % des cancers du sein passent ainsi par les ganglions. Or, dans les ganglions, les cellules tumorales acquièrent des propriétés différentes qui les rendent plus métastatiques. » Jusqu’à aujourd’hui, en cas de cancer du sein, on analysait si le premier ganglion en contact avec la tumeur était positif ou négatif. « Mais aujourd’hui, on s’aperçoit que même quand il n’y a pas encore de cellules tumorales dans le ganglion, on peut déjà observer des modifications, détaille Agnès Noël. Cela signifie que nous pouvons chercher des marqueurs qui indiquent qu’un cancer se prépare à former des métastases. Mais aussi que nous pouvons essayer de comprendre comment la tumeur réalise à distance une immunosuppression dans le ganglion afin que les cellules tumorales, quand elles arrivent, soient protégées. » VAINCRE LES RÉSISTANCES Désormais, l’un des défis majeurs pour les chercheurs est de comprendre pourquoi certaines patientes développent des mécanismes de résistance aux traitements existants. Kornelia Polyak, professeure de médecine à la Harvard CANCERS DU SEIN ET TESTS GÉNÉTIQUES Le cancer du sein peut être favorisé par des facteurs génétiques à différents niveaux. Ainsi, 5 à 10 % des cancers du sein sont liés à une prédisposition génétique (mutation) héritée de l’un des parents. Cette anomalie porte le plus souvent sur les gènes BRCA1 (BReast CAncer 1, gène 1 du cancer du sein) et BRCA2 (BReast CAncer 2, gène 2 du cancer du sein). Pour les personnes porteuses de ces mutations, le risque de développer un cancer du sein est multiplié par quatre ou cinq. Elles ont aussi un risque de 50 % de transmettre cette mutation à leurs enfants : celle-ci favorise le cancer du sein, de l’ovaire mais aussi, chez les hommes, de la prostate. La modification d’un troisième gène, le PALB2, (Partner and localizer of BRCA2) augmente aussi significativement le risque de cancer du sein (probablement deux à quatre fois plus de risques chez les femmes porteuses). Enfin, de nombreuses autres mutations génétiques peuvent augmenter le risque de cancer du sein mais de façon beaucoup plus limitée. « Un test génétique portant sur 26 gènes est systématiquement proposé aux patientes jeunes, à celles qui ont des antécédents familiaux – de cancers du sein mais aussi de l’ovaire, de la prostate ou du pancréas –, et à celles ayant un cancer triple négatif », explique la Dre Élodie Gonne. Les patientes peuvent également discuter avec le généticien de leur arbre généalogique et de la prévention possible pour leur descendance. « Il faut aussi proposer un suivi psychologique, car la gestion de ces incertitudes vis-à-vis du risque n’est pas toujours simple. » SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 13 À LA UNE

Medical School (Boston), à qui la Rectrice de l’ULiège remet ce 25 novembre le titre de docteure honoris causa pour saluer son engagement scientifique [lire en page 27], s’est ainsi fait connaître par ses travaux sur l’hétérogénéité tumorale et l’évolution, qui explique en grande partie pourquoi le cancer est une maladie si complexe à traiter. « Kornelia Polyak a montré que, même sous traitement, il y avait des pressions de sélection. Les populations tumorales les plus adaptées vont survivre et prendre le pas en proportion sur les autres, comme dans la théorie de l’évolution de Darwin », raconte Pierre Foidart, chercheur et médecin oncologue à l’ULiège, qui a travaillé à ses côtés pendant quatre ans aux États-Unis, et qui tient à souligner, outre sa renommée scientifique mondiale, son soutien constant aux carrières des chercheuses, elle qui fut la première femme nommée investigatrice principale à diriger un laboratoire au département d’oncologie moléculaire et cellulaire du Dana-Farber Cancer Institute, en 1998. Pendant très longtemps, le cancer a en effet été considéré comme une masse de cellules porteuses de mutations semblables. Or on sait aujourd’hui que le cancer varie non seulement d’un patient à l’autre, mais qu’il existe des variations à l’intérieur d’une même tumeur, à savoir des différences de forme et de structure dans les cellules cancéreuses, l’expression de leurs gènes, leur métabolisme, mais aussi leur capacité à se déplacer, à proliférer et à produire des métastases. Nor Eddine Sounni, directeur de recherches FNRS au GIGA-ULiège, s’intéresse précisément au métabolisme des cellules cancéreuses. Il s’est penché plus particulièrement sur les mécanismes de résistance dans le cancer du sein hormonosensible métastatique, aujourd’hui traité avec une combinaison d’hormonothérapie et d’un inhibiteur des kinases dépendantes des cyclines 4/6 (CDK4/6). « Malgré un contrôle temporaire de la maladie, presque toutes les patientes rechutent, explique-t-il. Mais on a observé que les cellules qui résistaient étaient celles qui accumulaient une grande quantité de lipides. » Dans une étude publiée dans Cancer Communications, l’équipe de Nor Eddine Sounni a ainsi montré que les cellules résistantes présentaient un stress oxydatif accru et une augmentation de l’absorption des lipides. Les chercheurs ont par ailleurs identifié une augmentation de l’expression de GPX4, une enzyme qui protège les cellules de la ferroptose, à savoir un processus de mort cellulaire déclenchée par la peroxydation des lipides. « Cela suggère que développer des inducteurs de ferroptose LE TRIPLE NÉGATIF Le cancer du sein triple négatif concerne environ 10 % des patientes, souvent des femmes plus jeunes (moins de 50 ans). Son nom fait référence au fait qu’il ne présente ni récepteurs aux œstrogènes, ni récepteurs à la progestérone, ni récepteurs HER2 (facteur de croissance). Il ne peut donc bénéficier ni d’un traitement par hormonothérapie ni d’un traitement par thérapie ciblée permettant de bloquer certains récepteurs spécifiques comme HER2. Développée au cours des dix dernières années, l’immunothérapie, qui consiste à amener les cellules immunitaires à “reconnaître” à nouveau les cellules cancéreuses comme anormales et à les détruire, permet néanmoins d’améliorer le pronostic des patientes. « Les triples négatifs sont des tumeurs très agressives, donc nous allons aussi être “agressifs” dans le traitement, précise Élodie Gonne. Mais avec ce cancer, la rechute arrive toujours dans les deux ou trois premières années, contrairement aux cancers hormonosensibles qui peuvent rechuter jusqu’à 15 ans après. Les patientes savent donc que si elles ne rechutent pas dans les trois ans, elles peuvent être tranquilles. » Les recherches de Pierre Foidart, chercheur et médecin oncologue à l’ULiège, portent notamment sur ce cancer triple négatif. Il a ainsi montré que le doublement du génome dans ce type de cancer – un phénomène présent dans 44 % des cancers du sein – favorisait la dissémination tumorale, notamment par un échappement immunitaire, et la résistance aux traitements disponibles. Son travail actuel à Liège porte sur la modification des capacités de traduction des ARN messagers en protéines des cellules ayant le doublement de génome, adaptation qui pourrait les rendre plus agressives et aptes à se disséminer plus rapidement. SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 14 À LA UNE

pourrait être une approche intéressante pour surmonter la résistance au traitement et améliorer le pronostic des patientes », résume le chercheur. Ces travaux ouvrent ainsi la voie au développement de nouvelles stratégies thérapeutiques visant à restaurer la sensibilité aux traitements dans le cancer du sein hormonodépendant métastatique. L’AVIS DE LA PATIENTE Les progrès dans la prise en charge du cancer du sein ne concernent pas seulement les traitements, mais la place donnée à la patiente. « Avant, le médecin donnait les directives et la patiente n’avait pas vraiment le choix, observe la Dre Élodie Gonne. Aujourd’hui, on accorde beaucoup plus d’importance aux envies de la patiente, à ses questions. » Ainsi, lors du diagnostic, il existe désormais une “consultation d’annonce”. « On rencontre la patiente pendant au moins une heure pour lui expliquer la maladie et les traitements potentiels, et répondre à ses questions. » Le choix du traitement peut d’ailleurs être discuté, en particulier chez les patientes âgées. « On peut leur proposer plusieurs possibilités : un traitement très efficace mais entraînant plus d’effets secondaires ou, à l’inverse, un traitement moins intense, avec des effets secondaires plus supportables, détaille-t-elle. Pour les patientes jeunes, la question ne se pose pas vraiment car elles voudront toujours la plus grande efficacité. Mais chez une patiente plus âgée, la priorité sera parfois de ne pas basculer vers la dépendance, à cause d’une chimio qui lui enlèverait de l’autonomie et l’amènerait à entrer dans une maison de repos. » SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 15 À LA UNE

Proposer ces différentes options va de pair avec une excellente expertise des médecins, souligne le Pr Guy Jérusalem. « Plus on connaît la littérature, les avantages et inconvénients de chaque option, plus on peut en discuter ouvertement avec les patientes. » Pour Pierre Foidart, l’avis de la patiente est incontestablement central. « Le dialogue est essentiel. Là où le médecin ne sait pas, seul, ce dont la patiente a besoin et envie, résume-t-il. La crise Covid nous a montré à grande échelle que les gens étaient investis dans les questions qui concernaient leur santé et que les scientifiques n’avaient pas toujours été à la hauteur en termes de pédagogie et de communication. Or, même dans la recherche clinique ou fondamentale, il est bon d’avoir l’avis des patientes, ce qui correspond aussi à l’approche de Kornelia Polyak, qui a à cœur d’impliquer directement les patientes dans ses recherches. » QUALITÉ DE VIE Plus que la maladie elle-même, c’est la patiente, la femme, que l’équipe médicale cherche désormais à traiter. « Aujourd’hui, on traite mieux les patientes mais cela signifie aussi qu’elles peuvent subir les effets à long terme de ces traitements, avec un impact sur leur qualité de vie. Cette question prend donc de plus en plus d’importance », analyse Élodie Gonne. Ainsi, pour les patientes jeunes, la question de la fertilité est abordée dès l’annonce de la maladie. « Pour celles qui ont encore un désir de grossesse, nous proposons une préservation ovarienne, qui permet de congeler les ovocytes ou une partie du tissu ovarien. » De récentes études ont par ailleurs montré que l’interruption temporaire de l’hormonothérapie – souvent administrée sur une durée de cinq à dix ans après un cancer du sein – est, dans certains cas de figure et face à des conditions bien définies, sans risque pour les patientes. « Elles peuvent donc mettre en pause leur hormonothérapie après deux ans, être enceintes et même allaiter si elles le souhaitent, avant de reprendre leur traitement. » On sait aujourd’hui que certains traitements de chimiothérapie comme les anthracyclines ont des effets cardiotoxiques, augmentant le risque de maladies cardiovasculaires. « C’est d’autant plus un problème quand les patientes sont jeunes et quand elles ont reçu une radiothérapie au niveau du sein gauche, c’est-àdire en face du cœur, poursuit Élodie Gonne. Leur risque de faire un infarctus 10 à 15 ans après le traitement doit donc être pris en compte : on va par exemple leur donner plus précocement un traitement contre le cholestérol mais aussi les encourager à pratiquer une activité physique régulière. » Les études ont en effet montré que l’exercice physique diminuait non seulement le risque cardiovasculaire mais aussi, spécifiquement, le risque de rechute dans le cancer du sein. Il permet également de mieux supporter les effets secondaires des traitements, qui provoquent souvent un déconditionnement physique important. « La majorité des patientes sont très satisfaites par les programmes de revalidation sportive, souligne le Pr Guy Jérusalem. Non seulement cela leur permet de se sentir mieux physiquement, de réduire le risque de récidive, mais cela a aussi un impact psychologique très positif. Certaines ne voient pas l’intérêt d’aller chez le psy mais, par la force des choses, quand elles discutent toutes les semaines avec leur kiné ou se rendent à leur activité sportive, cela a un impact psychologique. » Plus largement, pointe Pierre Foidart, « c’est encourageant, en tant que clinicien, de voir les progrès réalisés ces 20 dernières années et de savoir que la recherche continue et amènera encore des améliorations, en termes de survie et qualité de vie ». Affronter un cancer n’est pas seulement difficile sur le moment, cela le reste aussi après. « Une patiente me disait récemment que, pendant son traitement, elle avait l’impression d’avoir gravi une montagne en étant très bien entourée, avec toute une cordée autour d’elle. Mais qu’ensuite, lorsque les traitements lourds ont pris fin, elle avait eu la sensation d’avoir été laissée toute seule en haut de cette montagne », rapporte encore Élodie Gonne. Accompagner la redescente dans ses dimensions médicale, psychologique et sociale a donc toute son importance. COLLOQUE Liège translational breast cancer symposium From breast cancer biology to precision medicine : bridging discovery, tumor evolution and therapeutic innovation. Le 27 novembre dès 9h15, GIGA ULiège (B34), Sart Tilman, 4000 Liège. * www.facmed.uliege.be SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 16 À LA UNE

CANCER DU SEIN ET IMAGE DE SOI Aujourd’hui, les conséquences du cancer du sein sur la vie intime et l’estime de soi sont bien mieux prises en compte. « Les patientes sont souvent fort incommodées au niveau de leur sexualité, avec des traitements qui impactent la libido et assèchent les muqueuses, explique la Dre Élodie Gonne. Nous essayons d’aborder le sujet avec elles afin d’éviter que cela ait des conséquences sur leur qualité de vie et la relation avec le ou la partenaire, en proposant notamment une consultation avec un sexologue ou sexothérapeute. » Le cancer du sein a aussi un impact important sur l’image de soi : l’une des premières questions des patientes à qui on annonce le diagnostic concerne d’ailleurs la perte de cheveux liée à la chimiothérapie. « Lors de la chirurgie, on essaie aussi d’envisager dès le départ la question de la reconstruction mammaire, qu’il s’agisse d’une reconstruction autologue – à partir du grand dorsal ou du ventre – ou à l’aide de prothèses. De plus en plus de chirurgiens sont à la fois formés en chirurgie plastique et en oncologie, poursuit la responsable de la Clinique du sein. Il existe aussi de nombreuses techniques de tatouage de l’aréole qui permettent d’obtenir un résultat esthétiquement correct. » SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 17 À LA UNE

Pomorama La faculté d’Architecture, en collaboration avec la Ville de Liège, lance Pomorama, une carte interactive consacrée au patrimoine post-moderniste liégeois (1975-2005). Accessible gratuitement en ligne, elle invite à découvrir un pan encore peu connu de l’architecture récente du centre-ville de Liège. Ce projet va de pair avec une exposition qui propose une rétrospective et une relecture critique de ce patrimoine : des documents d’archives y sont mis en dialogue avec une série de photographies réalisées par Mathias Elaerts qui questionnent les déplacements sémantiques et temporels du post-modernisme, ainsi qu’avec la collection “Po-Mo” des objets “Sparadraps” d’Amandine Guitoun, revisitant les codes esthétiques de cette période. Jusqu’au 27 septembre à la galerie vitrée du Grand Curtius, Feronstrée 136, 4000 Liège. * www.archi.uliege.be/pomorama Cérémonie de rentrée à Gembloux Agro-Bio Tech La faculté de Gembloux Agro-Bio Tech organise, le 6 octobre, sa cérémonie de rentrée académique, autour du thème des sciences participatives et de la transdisciplinarité. Cette leçon inaugurale sera donnée par le Pr Cédric Vermeulen, qui abordera les deux concepts en s’appuyant sur des exemples internationaux, impliquant des acteurs privés en Europe ou des communautés autochtones sur le continent africain et invitant à repenser les relations entre l’humain et la nature, notamment dans les stratégies de conservation. Le 6 octobre à 16h30, Espace Senghor à Gembloux Agro-Bio Tech. * www.gembloux.uliege.be En 2 mots Festival Politik Les rencontres internationales du film politiques tiennent leur 6e édition du 26 novembre au 2 décembre en diverses salles à Liège (Cité Miroir, Sauvenière, B3, Manège Fonck, centre culturel des Chiroux) mais aussi à Verviers, Marchin, Waremme, Braives et Burdinne. Des projections et des débats autour d’une conviction : le cinéma est un miroir du monde mais aussi un levier pour l’interroger, le bousculer, le transformer. Cet événement, qui offre des clés de compréhension des enjeux politiques contemporains, abordera des thématiques telles que la résistance démocratique face aux populismes, l’analyse de certains conflits, le rôle des médias, la précarité et l’emploi, l’impact de l’IA ou encore la question écologique. * https://politik-liege.be Pomorama SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 18 omni sciences

Nuit des chercheur·es C’est autour du Low-Tech Studio que s’organise cette année la Nuit des chercheur·es, programme d’activités interactives autour de la recherche, organisé pour petits et grands. Le projet Low-Tech Studio, développé notamment par des chercheuses ingénieures architectes, est une expérience immersive de reconstitution, grandeur nature, d’un appartement entièrement équipé en dispositifs low-tech. De quoi faire découvrir des alternatives concrètes et respectueuses de l’environnement pour repenser notre quotidien. Le 25 septembre de 17h à 21h, Institut de zoologie, quai van Beneden 22, 4020 Liège. * www.rejouisciences.uliege.be/ nuit-chercheurs-2026 Leçons inaugurales en Droit Les leçons inaugurales, qui marquent l’arrivée des nouveaux professeurs et professeures au sein de la faculté de Droit, Science politique et Criminologie, sont l’occasion de prendre de la hauteur sur les grandes évolutions dans ces matières. Quatre spécialistes partageront les questions qui traversent leurs recherches et transforment les pratiques juridiques, autour d’enjeux politiques, sociaux et institutionnels actuels : Bruno Lombaert (“Les marchés publics, instrument des politiques européennes), Damien Piron (“Réenchanter l’administration publique”), Julien Pomarède (“Dévaster le vivant : destructions guerrières, militarisation et alternatives”) et Vincent Seron (“Quand je serai grand, je serai policier”). Le 8 octobre de 18 à 22h, amphithéâtre de l’Europe, Sart Tilman, 4000 Liège. * www.droit.uliege.be/li2026 Explorer l’université L’ULiège propose un premier rendez-vous aux futurs étudiants et étudiantes, pour explorer les possibilités de formation et aider à se poser les bonnes questions, au regard des enjeux de société et des ouvertures professionnelles. Des enseignant·es et étudiant·es seront également présent·es pour parler des études et de l’expérience universitaire aux élèves de fin de secondaire. Cette matinée de découverte des facultés et campus aura lieu le samedi 17 octobre de 8h30 à 14h, aux amphithéâtres de l’Europe, Sart Tilman, 4000 Liège. * www.news.uliege.be/jexplore V. Havelange SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 19 omni sciences

Sarah Mei Herman, de la série Jonathan and Zenzi, 2022 Biennale de l’Image Possible La photographie offre un miroir à l’humanité, dans lequel tout de nous se reflète. Depuis son invention il y a deux siècles, la photo a profondément transformé les conditions de la représentation de soi et révolutionné le genre du portrait, genre-miroir par excellence. Avec “Miroir miroir”, la 14e édition de la BIP explore la photographie et les images : qu’est-ce que ce medium dit de nous, de nos ressemblances et différences, de notre amour propre et de notre capaciter à partager un monde ? Cette exposition se tiendra du 17 octobre au 13 décembre dans l’ancienne bibliothèque des Chiroux, au centre de Liège. * www.bip-liege.org Conférence gesticulée À la croisée de l’intime et du politique, mêlant son parcours d’enseignant en sociologie de l’environnement et son histoire familiale, Pierre Stassart, professeur au campus environnement d’Arlon, propose avec Tic-Tac-tic-Tac de “résister à l’accélération pour résister au burnout planétaire”. Sous forme de “conférence gesticulée” – média issu de l’éducation populaire, fusionnant théâtre et conférence, expérience personnelle et concepts scientifiques –, il interroge l’avenir à la lumière de la question de l’accélération. Après quoi courrons-nous ? Comment reprendre son souffle ? Plusieurs dates en automne, dont Bruxelles (20 septembre) et Namur (24 novembre). * www.conferences-gesticulees.net/conferences/ tic-tac-tic-tac/ G. Fittschen-Badura Jeunesse et vieillesse À l’heure d’un vieillissement de la population en Occident, les notions de “jeunesse” et de “vieillesse”, envisagées comme catégories sociales, ressurgissent avec force. Loin d’être neutres, ces concepts se trouvent au cœur de débats traversés par des problématiques majeures : organisation du travail, délitement des solidarités, dynamiques migratoires. Parle-t-on d’âges ou de pouvoir ? Les jeunes et les vieux constituent-ils des blocs homogènes ? Et qu’en disent les sources de langues grecques et latines ? Avec le colloque “Senecta ista iuuenilis est, senecta ista uiridis est. Perspectives croisées entre jeunesse et vieillesse dans les sources de langues grecque et latine”, les chercheurs et chercheuses du département des sciences de l’antiquité ont souhaité, partant de sources antiques, interroger le présent par des regards croisés. Les 22 et 23 octobre, place du 20-Août, 4000 Liège (lieu exact à préciser). * www.mondesanciens.uliege.be/ perspectives-jeunesse-vieillesse Narcotrafic Michaël Dantinne, professeur de criminologie, donne une conférence dédiée au narcotrafic, marché mondial de production, circulation, distribution, revente et consommation de drogues. Il replacera le narcotrafic dans son contexte d’une criminalité organisée, faite de corruption, violence et blanchiment de capitaux. Le 5 octobre à 20h au centre culturel de Verviers (Espace Duesberg), boulevard de Gérardchamps 7c à 4800 Verviers. *www.news.uliege.be/conference-narcotrafic SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 20 OMNI SCIENCES

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