SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 51 OMNI SCIENCES Au cours des 150 dernières années, l’espérance de vie des Belges a presque doublé. Alors qu’elle avoisinait 45 ans en 1880, elle atteint aujourd’hui 84,4 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes. Cette progression devrait se poursuivre dans les décennies à venir. Alors que la natalité est en berne et que les plus de 65 ans représentent déjà 28 % de nos concitoyens actifs (âgés entre 18 et 65 ans), cette proportion pourrait atteindre 45 % d’ici 2080, selon les projections du Bureau fédéral du Plan. Au niveau démographique, on appelle cela le “tsunami gris”. Contrairement aux représentations âgistes et souvent stigmatisantes associées au vieillissement, plus de 85 % des personnes de plus de 65 ans conservent une bonne santé générale et une autonomie satisfaisante. Concernant plus précisément les 90 ans et plus, si 40 % d’entre eux ont besoin de soins en maison de repos ou en résidence-services, 14 % les reçoivent à leur domicile. Les 46 % restants vont bien, compte tenu de leur âge, et vivent encore chez eux grâce à une assistance modérée. Il n’existe donc pas un profil unique “65+”, mais une multitude de trajectoires de vieillissement. DES HABITATS TROP PROTECTEURS ? Dans ce contexte, la question du logement des aînés devient centrale. « Les architectes, soucieux d’hygiène, d’accessibilité et de sécurité, ont souvent tendance à considérer l’appartement comme la solution idéale pour les personnes de plus de 65 ans : les espaces de plainpied facilitent les déplacements, l’ascenseur évite les escaliers. Avec mes collègues, nous avons voulu challenger ce postulat. Ce type de logement n’estil pas parfois surprotecteur face au vieillissement ? Est-il véritablement bénéfique aux aînés ou contribue-t-il, au contraire, à accélérer leur fonte musculaire, et par là leur vieillissement ? », interroge Catherine Elsen, directrice du laboratoire Inter’Act au sein du département Urban and Environmental Engineering (UEE) de la faculté des Sciences appliquées de l’ULiège. « À l’inverse, une maison quatre-façades avec un vaste jardin peut devenir difficile à entretenir avec l’âge : cette activité est-elle positive pour la personne âgée ou la surstimule-t-elle ? » Ces questions sont au cœur du projet HabitAge (2024-2028), soutenu par un financement ARC, et cocoordonné notamment par Stéphane Adam, directeur de l’unité de psychologie de la sénescence. Les études menées dans ce cadre sont assurées par deux chercheuses postdoctorantes, Gwendoline Schaff et Charlotte Dautremont, un chercheur post-doctorant, Nikita Belly, ainsi que par deux doctorantes, Valériane Tannoia et Maëlle Scouvemont. Pour explorer ce sujet, il a été demandé à 150 personnes âgées de 75 ans et plus, principalement domiciliées dans la province de Liège, de répondre à un questionnaire d’une cinquantaine de pages. Celui-ci portait notamment sur leur état de santé, leur autonomie, leur activité physique, leur sommeil, ainsi que sur les caractéristiques de leur quartier et de leur logement. Une première analyse des données a permis de construire une matrice à quatre quadrants, croisant le niveau de sécurité du logement et son potentiel de stimulation physique. « Les différents types d’habitat (villa quatre- façades, maison trois-façades, maison mitoyenne ou appartement) sont associés de manière significative à l’un ou l’autre des quadrants. Ainsi, les logements de plain-pied, notamment les appartements, sont surreprésentés dans le quadrant associant forte sécurité et faible stimulation physique. Ce constat tend à confirmer notre hypothèse selon laquelle ces logements peuvent parfois se révéler trop protecteurs. S’ils peuvent être adéquats pour certaines personnes, il faut veiller à ne pas y aller trop tôt dans sa trajectoire de vie », explique la professeure d’ingénierie architecturale. Un autre résultat marquant concerne l’influence du quartier. S’il est vivant et convivial, il peut compenser le manque de stimulation d’un logement, tandis qu’un quartier morne, dénué de vie sociale, peut atténuer les bénéfices d’un habitat offrant pourtant de nombreuses sollicitations physiques ainsi qu’un bon niveau de sécurité perçue. L’exemple typique est celui de la villa avec jardin dans un lotissement monofonctionnel sans commerces de proximité ni lieux de rencontre, comme on en trouve fréquemment en Wallonie. « Ces résultats rappellent aux architectes qu’en concevant un logement, ils conçoivent aussi un lieu de vie dont l’environnement peut renforcer ou, au contraire, limiter les qualités », pointe encore Catherine Elsen. Mais qu’en est-il, concrètement, de l’impact du type d’habitat sur l’activité quotidienne des seniors ? Parmi les 150 participants recrutés au départ, 90 poursuivent l’étude dans le cadre d’un suivi longitudinal : tous les six mois pendant deux ans, ils répondent à nouveau à une partie du questionnaire visant à cerner l’évolution de leur situation. Et renvoient par la poste l’actimètre – une espèce de montre à porter au poignet qui mesure le mouvement
RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=