Le 4 juin dernier, l’économiste Thomas Piketty et d’autres chercheurs publiaient un “Rapport sur la justice mondiale” dans lequel ils proposent un plan de transformation de l’économie mondiale afin, d’une part, de contenir le réchauffement planétaire et, d’autre part, de réduire les inégalités. L’an dernier, sous le mandat d’Olivier De Schutter, alors rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, une feuille de route visant à éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance a été adoptée. Deux exemples d’initiatives permettant de se projeter dans un monde post-croissance, un nouveau cadre de société dans lequel s’interroger sur la meilleure manière de réguler les inégalités. Le Quinzième Jour : Les inégalités n’ont jamais été aussi prononcées. Pourtant, on ne peut pas dire que cela suscite des mouvements de révolte comparables à ce qui a pu exister dans l’histoire ? Manuel Cervera-Marzal : Il est difficile de se mobiliser et de contester ces inégalités quand on a du mal à joindre les deux bouts à la fin du mois. En outre, aucune alternative ne nous paraît crédible aujourd’hui. Le 20e siècle a été celui des grandes idéologies. On a essayé le communisme en substitut du capitalisme, mais on a vu ce que cela a donné. L’effondrement de l’URSS et puis, surtout, les crimes du stalinisme et de ses dérivés ont quand même largement alimenté le discours thatchérien selon lequel il n’y a pas d’alternative au capitalisme. C’est un élément essentiel. Les populations adhèrent par défaut au capitalisme, car elles ne voient pas par quoi le remplacer. Cela dit, il y a quand même des groupes qui se mobilisent Réduire les inégalités, un problème politique régulièrement, mais ils sont de plus en plus sévèrement réprimés. Il y a une tendance globale au durcissement du maintien de l’ordre. Martin François : Dans le cadre des entretiens que j’ai eu l’occasion d’organiser pour ma thèse, je suis parvenu au constat que les gens, d’une part, trouvent très bonne l’idée d’un revenu maximal mais, d’autre part, la qualifient d’utopique. En fait, il y a un manque d’imaginaire quant à la manière dont la société pourrait fonctionner autrement. Mais, me semble-t-il, le message sous-jacent, c’est : “Proposez-moi un autre modèle de société, montrez-moi que ça fonctionne et je vote pour !” Il y a beaucoup de blocages cognitifs aussi sur les mesures de rétorsion qui seraient alors prises par les plus riches : départ à l’étranger, chute des investissements, perte des investisseurs… Cela fait beaucoup d’inconnues. Pourtant, l’histoire nous enseigne que ce n’est pas si utopique que cela. À ce titre, l’exemple de Franklin Roosevelt est très intéressant. Il propose, en 1942, une taxe exceptionnelle de 100 % pour financer la guerre et son programme économique. Cette idée-là lui vient de Huey Long, un sénateur américain d’extrême gauche, qui propose en 1934 un programme intitulé “Share our Wealth” (“Partageons nos richesses”). Suite au krach boursier de 1929, la pauvreté explose aux États-Unis et l’idée de Long est de redistribuer la richesse de manière que chaque Américain possède une maison, une voiture, une radio et puisse éduquer ses enfants. C’est un programme extrêmement radical, mais qui met tout de même en péril la réélection de Roosevelt puisque Long se situe à 8 % environ dans les sondages. Roosevelt s’empare SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 61 LE DIALOGUE
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