Panzi, l’espoir d’un avenir


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Comment donner un avenir aux femmes et aux enfants victimes de violences sexuelles ? C’est autour de cette question centrale que le premier congrès de la Chaire internationale Mukwege rassemblera – du 13 au 15 novembre à l’ULiège – des scientifiques de tous horizons ainsi que des ONG et associations actives sur le terrain. En présence du Pr Denis Mukwege, qui prendra la parole lors de la cérémonie d’ouverture, et en compagnie de Françoise Tulkens, professeure émérite de l’UCL, spécialiste du droit de l’enfant et ancienne magistrate à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, qui inaugurera le congrès par une conférence sur “Les droits de l’enfant et la violence de la guerre”.

Le premier congrès de la Chaire internationale Mukwege sur “La violence faite aux femmes et aux filles dans les conflits”, créée à l’initiative de la Pr émérite Véronique de Keyser, se tiendra du 13 au 15 novembre prochains à l’université de Liège, en présence du Pr Denis Mukwege, directeur de l’hôpital de Panzi à Bukavu et prix Nobel de la Paix 2018. Dès qu’éclatent les conflits armés, les brutalités à l’égard des femmes et des jeunes filles s’exacerbent. « Depuis 1996, les guerres à répétition imposées aux populations congolaises, avec leur lot de violences sexuelles, ont fait du corps de la femme un champ de bataille inacceptable », dénonçait le Pr Denis Mukwege, vice-doyen de la faculté de Médecine de l’université évangélique de Bukavu en Afrique, lorsqu’il reçut à l’université de Liège les insignes de docteur honoris causa en septembre 2018. Et la barbarie n’a pas de limite : les viols sont aussi perpétrés sur de très jeunes enfants, voire des bébés de quelques mois. « Le viol est devenu une arme de guerre », affirme Denis Mukwege. Avec pour objectif d’anéantir les individus, de déchirer les familles, de déstructurer le maillage économique et social, de ruiner les villages.

À l’hôpital de Panzi dans le Sud-Kivu en République démocratique du Congo, Denis Mukwege, gynécologue et obstétricien, accueille, opère et soigne les blessées. Son dévouement et son cri de détresse lancé à la communauté internationale ont suscité un immense élan d’aide. Grâce aux différents projets subventionnés dans son hôpital (Victimes de violences sexuelles, Dorcas et la Cité de la Joie), le traitement médical et le suivi des très jeunes femmes victimes est assuré. Assez rapidement cependant, le Pr Mukwege a perçu la nécessité d’ajouter au traitement un accompagnement psychologique et juridique ainsi qu’une aide à la réinsertion socio-économique. C’est ainsi que s’est développée à Panzi une prise en charge holistique des victimes de violence sexuelle.

En novembre 2013, le Dr Mukwege a sollicité l’ULiège pour un soutien au niveau de la psychologie clinique. Depuis lors, les psychologues de la faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation de l’ULiège et les médecins du CHU de Liège ont mis en place des programmes de coopération en faveur des “survivantes”, et le terme n’est pas usurpé.

Aujourd’hui, la Chaire Mukwege, inaugurée en septembre 2018 et attachée au Centre d’expertise en psychotraumatismes et psychologie légale dirigé par la Pr Adélaïde Blavier, entend fédérer la recherche sur ce terrain des violences sexuelles. En jetant des ponts entre pays du Nord et du Sud, entre les multiples disciplines scientifiques, entre les universités et avec les ONG qui oeuvrent à Panzi, la chaire a l’ambition de créer un réseau scientifique capable d’améliorer et de diffuser le modèle global de prise en charge de ces personnes traumatisées. C’est ce modèle qui sera au centre du congrès, à travers quatre aspects majeurs : la réponse médicale et chirurgicale, le soutien psychologique, la réinsertion sociale et économique et la prise en charge juridique des femmes. Avec un focus particulier sur les enfants.

L’URGENCE DES SOINS

Le Pr Guy-Bernard Cadière, directeur du service de chirurgie abdominale à l’hôpital Saint-Pierre (ULB) et collègue de Denis Mukwege (également professeur à l’ULB), organise depuis 2012 des missions au Kivu avec son équipe.

« Nous avons installé à Panzi cinq blocs opératoires dotés du matériel de laparoscopie, technique qui, grâce à une caméra et un ordinateur, permet de réaliser des opérations méticuleuses et peu invasives de microchirurgie, expose le Pr Cadière, pionnier de cette technique. Cette méthode extrêmement fiable et efficace, diminue le risque d’infection et le nombre de séquelles ; elle assure aux patientes un confort post-opératoire inégalé. »

Face à des pathologies inconnues en Europe, le service du Pr Cadière a dû élaborer avec le Pr Mukwege de nouveaux types d’intervention qui ont fait l’objet de publications scientifiques. « La complémentarité des actes chirurgicaux par voies basses et voies hautes augmente les chances de guérison et, c’est important, restaure les voies naturelles, gage d’une réinsertion sociale possible. »

L’équipe de l’ULB, qui a déjà formé à la laparoscopie une dizaine de chirurgiens sur place, apporte également son aide pour des problèmes obstétriques ou oncologiques.

L’INDISPENSABLE SOUTIEN PSYCHOLOGIQUE

En plus de graves blessures physiques, les survivantes ont subi un traumatisme psychologique immense. L’urgence est aussi de les aider à recouvrer une certaine sécurité psychique. « Il faut que les victimes se reconstruisent sur le plan psychologique, qu’elles retrouvent leur identité et dignité et réapprennent à faire confiance dans un environnement qui reste hautement insécurisant, résume la Pr Adélaïde Blavier. Différentes thérapies sont ainsi convoquées : la verbalisation du trauma, par exemple, c’est-à-dire la narration des faits qui provoque inévitablement des réactions émotionnelles et constitue en quelque sorte une catharsis libérant la parole, premier pas vers la résilience. Globalement, les thérapies cognito-comportementales sont abondamment utilisées car leur efficacité est reconnue et rapide. On travaille aussi la dimension du corps par des techniques de relaxation, de pleine conscience, de respiration. » Un accompagnement qui nécessite du temps, une écoute patiente, une disponibilité sans faille, une aisance pédagogique pour décoder les symptômes, pour rassurer.

Adélaïde Blavier, qui travaille sur place avec l’ASBL “Les enfants de Panzi et d’ailleurs”, entame à présent, à la demande du Dr Mukwege, un travail de recherche sur l’efficacité des outils thérapeutiques déployés à l’hôpital. Sa volonté est d’établir un protocole pour évaluer les thérapies les plus efficientes in situ, en tenant compte de différents facteurs comme l’âge de la victime, son insertion dans une famille, dans un village, la présence d’une grossesse post-agression ou non, etc.

LA DIMENSION JURIDIQUE

Pour Bérangère Taxil, professeur de droit international à l’université d’Angers en France et membre du comité scientifique de la chaire, aider les victimes à déposer plainte constitue une étape importante dans leur réhabilitation.

Elle insiste aussi sur la nécessaire qualification des faits d’un point de vue juridique afin de pouvoir “comprendre, prévenir, punir”. « Depuis une vingtaine d’années, les violences sexuelles sont mieux prises en compte dans le champ du droit international. Récemment [le 23 avril dernier], une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies a qualifié cette forme de violence d’actes de terrorisme. Quand il y a stratégie planifiée, quand le but des agressions et des viols est de faire fuir la population, il s’agit d’un crime contre l’humanité. La violence sexuelle est également passible de poursuites pour crime de guerre ou même pour génocide. La Cour pénale internationale peut alors être compétente pour punir, tandis que l’ONU peut prendre des mesures de maintien de la paix », précise-t-elle. La justice interne peut aussi agir : au Kivu, des procès ont conduit des personnalités militaires ou politiques en prison. Mais la répression pénale n’est qu’un outil parmi d’autres. En effet, la barbarie à l’égard des populations civiles est due, en grande partie, au conflit armé lié à l’exploitation des ressources minières. « Il est de la responsabilité de l’État et de la communauté internationale d’y mettre fin », affirme la Pr Bérangère Taxil.

REPRENDRE LE CHEMIN DE LA MAISON

Tôt ou tard, les femmes et les enfants doivent reprendre le chemin de la normalité dans leur village, leur famille, leur quartier. La Pr Germaine Furaha, de l’université de Bukavu (RDC), insiste sur l’indispensable accompagnement des patientes qui quittent l’hôpital. « En Afrique, la femme violée, considérée comme impure, est très souvent rejetée par sa communauté et même par sa famille. Il faut essayer de lui rendre confiance, de lui prouver qu’il y a encore une vie après la violence, et essayer de la rendre autonome afin qu’elle puisse participer à l’effort collectif. » La Cité de la joie, le centre de réhabilitation de Bukavu, organise à l’intention des femmes des formations (couture, petit commerce, jardinage, etc.) pour favoriser une réinsertion, étape indispensable pour se projeter dans l’avenir.

Mais comment les choses se passent-elles lors du retour dans le village ? Quelle est l’attitude des parents, du conjoint ? Qui se soucie du sort des enfants ? L’immense majorité des rescapées ne se sont pas exprimées et, à vrai dire, personne ne sait ce qu’elles deviennent après avoir quitté Panzi. Dans le cadre de la Chaire Mukwege, la Pr Germaine Furaha vient de commencer une étude sur ce “retour à la maison”. « Car il faut se pencher sur les causes et les origines de la violence, ajoute-t-elle. La violence sexuelle est aussi une conséquence de l’image de la femme (au sens large) dans notre culture, trop souvent considérée comme une proie dont on peut se saisir, dont il faut se saisir. Bien sûr, le contexte de guerre favorise les exactions, les agressions, les massacres. Mais la condition de la femme aggrave tout. Nos coutumes, nos traditions sont entachées de non-respect envers les femmes et ce schéma mental sous-tend toutes les formes de violence à leur égard. Il faut donc faire évoluer les mentalités afin de rétablir le respect envers les filles. »

Les enfants de Panzi et d’ailleurs

L’association qui a vu le jour en 2015 se concentre sur les enfants victimes des conflits armés. Elle vise à assurer une prise en charge  psychologique de ces enfants violés ou issus du viol. Vu l’urgence de la situation en RDC, un premier projet a été lancé à Panzi. Pour Véronique de Keyser, à l’origine de l’ASBL, « ces enfants doivent être réparés, accompagnés, soutenus, aimés. Plus que tous les autres, on leur doit attention, soins et soutien. Mais aussi réparation. »

L’association accompagne des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur village car « les violences faites aux femmes ou aux très jeunes filles, outre la douleur envers la personne, occasionnent aussi des dégâts dans le couple, dans la famille, dans le milieu social. » 

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