Et la vie ailleurs...

Entretien avec Jacques Arnould

Dans Omni Sciences

Ce jour-là de 2017, Jacques Arnould quitte son bureau parisien du Centre national d’études spatiales (Cnes) pour se rendre à Bruxelles, lorsqu’il apprend l’imminence d’une annonce importante de la Nasa. Ingénieur agronome, théologien et historien des sciences, il vient présenter à des journalistes belges son dernier ouvrage, Turbulences dans l’univers. « Ce que je vais vous raconter aura peut-être une autre signification ce soir », entame-t-il, faisant ainsi allusion à l’annonce de la Nasa. Son livre, en effet, est une réflexion sur le choc que constituerait la découverte d’une vie extraterrestre, sur notre rapport à Dieu. On le sait, ce jour-là, la Nasa n’annoncera pas une telle découverte, mais bien celle des sept exoplanètes Trappist par une équipe dirigée par Michaël Gillon de l’ULiège ! Une information qui ravit cet expert éthique au Cnes, qui, depuis près de 20 ans, s’interroge sur la vie et son évolution, sur Terre ou ailleurs.

Les mots “éthique” et “espace” sont rarement associés. « Ma fonction n’est évidemment pas de dire le bien ou le mal, le permis ou l’interdit, s’empresse-t-il de préciser. La posture éthique est interrogative. S’interroger sur quoi ? D’abord et avant tout sur la raison d’être de ce que nous faisons. » Alors, justement, pourquoi chercher les traces de vie terrestre les plus anciennes ou vouloir découvrir des planètes où la vie pourrait être présente ? « C’est notamment la fascination des origines. Je pense qu’il en a toujours été ainsi. La quête, la question des origines est un des ressorts de l’exploration. C’est ce qui nous rend prêts à affronter l’inconnu. »

La grande difficulté est la définition de la vie. Il est à peine caricatural de dire qu’il y a presqu’autant de définitions de celle-ci qu’il y a de biologistes ou d’exobiologistes. C’est pour cela que la quête de la vie extraterrestre ou des origines de la nôtre est tellement importante, voire même nécessaire : « C’est en me confrontant à d’éventuelles autres formes de vie que je vais mieux définir ce qu’est la vie. Un des gros enjeux d’un organisme vivant est sa frontière. Où s’arrête mon moi ? À quel moment est-ce que j’empiète sur le domaine vital de l’autre ? Quand va-t-il se sentir menacé ? Même une cellule a besoin de “savoir” cela. Si demain nous sommes confrontés à des formes de vie extraterrestre, nous aurons des éléments nouveaux qui permettraient peut-être de délimiter nos frontières. » L’European Astrobiology Institute , institut – virtuel – européen d’astrobiologie, que viennent de créer Emmanuelle Javaux et ses collègues est d’ailleurs soucieux de ce type de questions, ce qui réjouit Jacques Arnould. « Ses créateurs ont voulu, d’emblée, laisser une place aux sciences humaines, histoire et philosophie en priorité. Je trouve cela extraordinaire. »

QUI VA LÀ ?

Ce besoin de confrontation à l’autre, l’être humain le porte en lui depuis le début de son aventure. « C’est la question fondamentale du “Qui va là ?”, observe Jacques Arnould. C’était une interrogation présente dans la caverne lorsqu’un être humain voyait approcher une silhouette, ou lorsque lui-même explorait un territoire inconnu, tous les sens en alerte. C’est une question qui suit notre humanité comme son ombre : on ne peut pas s’en débarrasser. Nous avançons en humanité en répondant chaque fois qu’elle nous est posée. »

Une réponse extraterrestre à cette question bouleverserait sans doute nos certitudes, nos habitudes mais aussi nos croyances. Ce n’est pas seulement parce qu’il est théologien que Jacques Arnould s’intéresse à cette confronta- tion. Mais aussi parce qu’on lui pose fréquemment la ques- tion. Et de faire remarquer qu’il n’a pas fallu attendre les récentes découvertes scientifiques pour qu’elle se pose. « Il y a toujours eu plusieurs conceptions du monde. À côté d’un monde unique, avec la Terre au centre, qui a prévalu dans notre société parce que cela allait de pair avec des convictions religieuses, il y a eu une vision plurielle avec apparition et disparition de mondes : un grand chaos livré au hasard. Et le débat a toujours fait rage. Au XIIIe siècle, par exemple, il secouait la Sorbonne naissante : un ou plusieurs mondes ? L’évêque de Paris de l’époque, Étienne Tempier, a répondu qu’on ne peut affirmer qu’il n’y a qu’un seul monde. Si, dans sa toute-puissance, Dieu a voulu en créer plusieurs, il faut lui en laisser la possibilité ! Il n’a pas dit qu’ils existaient mais qu’il faut en laisser la possibilité. » Si pour certains croyants l’apparition d’une vie extraterrestre pourra difficilement être supportable, Jacques Arnould est convaincu que la tradition chrétienne par exemple s’en accommodera, elle qui est pourtant sans doute la première concernée puisque, selon elle, Dieu a créé l’être humain à son image et s’est incarné en lui. « Les religions se sont posé ces questions bien avant les scientifiques. Donc, elles survivront. Mais cela mettra sans doute un grand coup de pied dans un certain formalisme religieux. Le chrétien qui serait très perturbé par la découverte d’une vie extraterrestre devrait se demander si ce n’est pas lui qui crée Dieu à son image et non l’inverse. On ne va pas réduire Dieu à l’image qu’on a de nous-mêmes. »

Reste une interrogation, la plus importante peut-être : que faut-il espérer, découvrir une vie extraterrestre ou n’en jamais découvrir et savoir que l’humanité est irrémédiablement seule ? « La question de la vie extraterrestre demande des réponses déséquilibrées. Nous pourrions en avoir un jour des preuves scientifiques. En revanche, nous n’aurons jamais la preuve que nous sommes seuls, conclut Jacques Arnould. Pour cela, il faudrait avoir fait le tour de l’univers, en avoir fouillé le moindre recoin. C’est impossible. S’il y a une originalité à cette question, c’est qu’il sera possible de peut-être un jour répondre oui, la vie extraterrestre existe, mais il sera toujours impossible de répondre non, elle n’existe pas. »

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