Dans un monde incertain et changeant

Les pratiques académiques en question


Dans Omni Sciences
Carte blanche François MÉLARD | Photos Jean-Louis WERTZ

©️ Jean-Louis Wertz

Professeur associé en faculté de Sciences sociales, François Mélard s'interroge sur la soutenabilité des pratiques académiques face aux enjeux environnementaux.

Comment ignorer le développement salutaire de la contestation de nos jeunes étudiants et étudiantes et de nos chercheurs et chercheuses, que cela soit en Belgique, en France, aux Pays-Bas ou en Suisse en faveur d’une formation ou d’une recherche plus inclusive et attentive à l’évolution des mentalités notamment en faveur de l’action climatique et attentives aux enjeux environnementaux ?

Comment répondre à cette quête de sens si difficile à se forger par ces temps incertains ? Ces questions, pourtant, ont pu être adressées à ceux et celles qui s’y sont montrés sensibles, dans le cadre de manifestations diverses au sein même du milieu académique. Il n’est pas anodin que cela soit chez les jeunes ingénieur·es (agronomes et civils), dans des domaines où les enjeux climatiques se présentent avec une acuité certaine (changements de pratiques agricoles, de production énergétique, etc.). Ce qui est dénoncé, ce sont des formations trop techniques, trop axées sur la production, trop éloignées du terrain et coupées d’autres expertises, issues notamment des sciences humaines et sociales. Leurs critiques concernent les valeurs et le sens à donner à leur formation ou aux recherches menées et à leurs applications. Ils et elles sont en demande de plus de transparence et d’indépendance, notamment vis-à-vis de partenariats industriels (phytosanitaires ou extractivistes).

Si cette problématique constitue à l’évidence un enjeu pour les différentes institutions académiques concernées, elle procède d’habitudes de penser les problèmes de recherche et d’enseignement par ses praticien·nes : ceux et celles qui les font vivre au quotidien. Comment peuvent-ils entendre ces questions et s’y rendre sensible ? Malgré la multiplication des initiatives académiques à soutenir les mouvements de la société civile en faveur de l’action environnementale, notamment par des signatures lors de tribunes publiques, la prise de conscience et surtout l’engagement concret des chercheurs et chercheuses dans les universités en faveur de l’action climatique posent question.

Réduire l’empreinte carbone des pratiques de recherche et d’enseignement afin de s’aligner sur les objectifs de l’accord de Paris (50 % de réduction pour 2030 et 80 % pour 2050) est encore loin de faire partie de nos préoccupations en tant que praticiens : les valeurs associées à nos liens internationaux pour nos pratiques de recherche et d’enseignement rendent notre profession très vulnérable à cette injonction. Je rentre à l’instant d’un congrès international ayant rassemblé plus de mille sociologues du monde entier à… Ottawa (Canada).

Dans leur étude récente sur “les discours de l’inaction climatique dans la communauté scientifique”, les sociologues Guillaume Carbou et Léa Sébastien se sont penchés sur la situation française et ses institutions de recherche. Sur base d’entretiens et d’observations participantes à différentes échelles des pratiques, les résultats de leur étude sont pour le moins interpellant[1] : d’une part, les arguments traditionnels de l’inaction climatique “se retrouvent de manière transversale dans la communauté scientifique comme justification de l’immobilisme” et d’autre part, en notant un argument propre à la sphère académique, celle-ci s’adosse à “une épistémologie naïve qui présente la Science comme une sphère autonome sur laquelle des considérations politiques comme celles liées aux changements climatiques ne devraient pas avoir prise”.

Leurs résultats s’inscrivent dans des démarches de recherche plus générales portant sur l’étude sociale des modes d’action contre le changement climatique et ses conséquences. Selon Lamb & al.2, cité par les auteurs et autrices, il devient crucial de se donner les moyens théoriques et méthodologiques de caractériser ce qui promeut l’inaction climatique.

Ainsi, ce que Lamb & al mettent en évidence, ce sont les stratégies discursives visant à retarder l’action climatique (climate delay discourses). Distinctes du déni climatique ou de positions climatosceptiques. Elles se composent de questions ordinaires telles que : 1) est-ce de notre responsabilité d’agir ? 2) est-ce que des changements fondamentaux sont nécessaires ? 3) est-il désirable de réduire les effets du changement climatique étant donné les coûts que cela engendrerait ? ou encore 4) est-il seulement encore possible d’agir sur le changement climatique ? Les auteurs proposent une typologie des types de discours en faveur du retardement de l’action climatique (cf figure). Leur objectif est de fournir aux avocats de la cause environnementale les moyens de reconnaître ces discours et de mieux y faire face, ces discours contribuant (volontairement ou involontairement) à semer le doute dans le grand public sur la nécessité et l’urgence d’agir en faveur de l’action climatique.

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© D'après Lamb et al., 2020

Typologie des discours en faveur du retardement de l'action climatique selon Lamb & al (cité par Carbou & Sébastien 2023).
 

Ce que les auteurs relèvent c’est la tendance des partisans de la research as usual de “questionner les pratiques scientifiques majoritairement du point de vue de leur gestion (fonctionnement, organisation, etc.) plutôt que du point de vue de leur fond, à savoir les modalités et problématiques de recherche”.

Pourtant, c’est bien sur ces dernières que les réflexions font cruellement défaut. Ainsi, reprendre sans fin comme argument, dans un projet de recherche agronomique en faveur de la culture sous serre, de substituer des ampoules au profit d’autres moins énergivores, est interpellant.

Bien loin de tout cadrage normatif (voire institutionnel), ces réflexions portées sur le fond de nos pratiques devraient être menées collectivement au sein de chaque Faculté, de chaque département, de chaque service ; c’est-à-dire là où la recherche et l’enseignement se pratiquent, au plus près des spécificités et des enjeux qui leurs sont propres. C’est aussi de cela qu’il s’agit lorsque de jeunes étudiants, de jeunes diplômés, de jeunes doctorants ou de jeunes académiques nous interpellent sur le sens à donner à nos pratiques de recherche et d’enseignement et leurs conséquences. Car c’est aussi (mais pas seulement) une question de génération.

Selon la philosophe belge des sciences, la Pr Isabelle Stengers, le développement durable (notion ô combien controversée) devrait être moins un mot d’ordre que la création patiente de nouvelles habitudes de penser et d’agi3. Malgré l’évidence de cette notion, Isabelle Stengers s’interroge sur les raisons qui en ont fait un “nouveau défi”, alors que cela aurait dû aller de soi, et questionne ces mauvaises habitudes prises qui nous font faire l’économie de la question de la durabilité (soutenabilité). En d’autres termes, qu’est-ce qui a rendu nos pratiques scientifiques vulnérables à tel point que nous estimions pouvoir éviter de poser certaines questions ou de cibler les obstacles qui découragent les chercheurs et chercheuses et les étudiants de se les poser ?

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© Jean-Louis Wertz
Les questions qui pourraient ainsi nous être posées, selon elle, seraient les suivantes : qu’est-ce que – concrètement – le développement durable imposerait de modifier dans nos pratiques de recherche propres, nos habitudes ou cette culture disciplinaire à laquelle nous appartenons ? Quelles seraient les raisons pour lesquelles la recherche proposée ne pourrait, ou ne pourrait que très difficilement, être envisagée si l’impératif du développement durable n’avait été formulé ? Isabelle Stengers ajoute que ces réponses à ces questions ou sollicitations devraient s’accompagner d’une “discussion lucide des autres contributions de recherche, issues de sciences différentes, qui apparaissent nécessaires pour que les résultats de celle qui est proposée aient une pertinence par rapport au développement durable”.

Sans nul doute les personnes qui s’engageraient dans cette voie s’exposeraient à la critique des pairs, remarque-t-elle. Elle supposerait, pour que la confiance “aille de pair”, un soutien dans les modalités d’évaluation à la fois institutionnelle et publique de nos pratiques. Bref, une liberté individuelle d’action et de choix d’enseignement, de recherche, d’administration et de service à la société pensée selon ces principes, mais un soutien institutionnel pour ceux et celles qui décident de s’engager dans cette voie.

De ce point de vue, ce dont nous avons besoin dans notre milieu académique toujours plus compétitif, c’est une évaluation de notre travail capable de prendre en compte bien plus qu’une capacité à publier, à diriger une équipe, à assurer des heures de cours ou à participer à des groupes de travail… Ce sont ces compétences élargies nécessaires au bon fonctionnement de notre milieu de vie, nous rendant curieux sur ce que font nos collègues dans d’autres Facultés, nous rendant attentifs aux besoins exprimés par les étudiants durant nos cours, à leurs demandes d’initiatives et de créativités, nous rendant sensibles aux différentes manières avec lesquelles les problèmes sont posés à l’extérieur de l’Université. Bref, c’est aussi cela qui nous constitue en tant qu’intellectuel, cadre de l’administration, chercheurs et chercheuses ou enseignants engagés, aux prises avec les enjeux nouveaux d’un monde incertain et changeant.

1/ Guillaume Carbou et Léa Sébastien. 2023. “les discours d’inaction climatique dans la communauté scientifique.” dans Ecologie & politique 2 (67):71-92.
2/ lamb, William F., Giulio Mattioli, Sebastian Levi, J. Timmons Roberts, Stuart Capstick, Felix Creutzig, Jan C. Minx, Finn Müller-Hansen, Trevor Culhane, and Julia K. Steinberger. 2020. “discourses of climate delay.” dans Global Sustainability 3:e17. doi: 10.1017/sus.2020.13.
3/ Isabelle Stengers, “le développement durable : une nouvelle approche ?” dans Alliage (40), 1999.

LIEGE CREATIVE

Dans le cadre de rencontres de Liège Creative et en compagnie de Quentin Hiernaux Chercheur Qualifié du FNRS et Professeur de Philosophie (ULB), François Mélard donnera une conférence intitulée "Intégrer la complexité du vivant dans nos pratiques".

Mardi 8 octobre, de 12h à 14h. Serres du Jardin Botanique - Rue Fusch, 3 - 4000 Liège. PAF: 15 €
=> Infos et réservations : https://www.liegecreative.be/evenements/integrer-la-complexite-du-vivant-dans-nos-pratiques

 

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