Une revue polyglotte

Traduction-interprétation

Dans Univers Cité
Article Patricia Janssens

©️ Le P'ti Journal

C’est une pépite : le P’ti Journal n°2 est sorti en juin dernier. Publié en 700 exemplaires, il fait la fierté des étudiant∙es et des enseignant∙es de la filière traduction-interprétation, dans le département des langues modernes.

" Le P’ti Journal est un recueil d’articles publiés en langue étrangère – anglais, allemand, et espagnol principalement – traduits en français pour la plupart, mais il y a aussi quelques exceptions qui donnent au journal une petite note exotique », expliquent en chœur Valérie Maris et Mathilde Mergeai, les deux enseignantes qui coordonnent le projet.

Parue en 2023 sous le parrainage du Courrier international, la première édition déclinait le thème du développement durable. Cette fois, c’est le “vivre et apprendre ensemble” qui constitue le fil rouge du sommaire placé sous les auspices d’Hugues Dorzée, longtemps rédacteur en chef d’Imagine. Deux beaux parrains pour un projet soutenu financièrement par l’ULiège (et la cellule développement durable) et l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (Ares). « Une manne bienvenue pour s’acquitter des droits d’auteurs notamment », commente Valérie Maris.

Illustrée par des étudiant∙es de première année à l’École supérieure des arts de Saint-Luc (option BD), la revue constitue l’aboutissement d’un projet pédagogique fédérateur et très motivant pour les étudiant∙es traducteurs-interprètes. Car il s’agit non seulement de repérer des articles sur le sujet, de les traduire dans un style journalistique, de faire réviser cette traduction, mais encore de les publier en respectant les délais. « C’est un vrai travail collectif, se réjouit Valérie Maris. Il concerne les jeunes de bac 2 et 3, masters 1 et 2. Le projet a suscité un engouement général : près de 150 étudiants et une vingtaine d’enseignants s’y sont investis. » Un comité éditorial – présidé par Pierre Robaux, doctorant dans la filière –, a assuré la cohérence de l’ensemble.

« Le P’ti Journal est devenu une “vitrine” pour notre section, assure Mathilde Mergeai. Nous l’utilisons dans les salons d’étudiants : il donne le ton de notre savoir-faire en matière de traduction et prouve le dynamisme de notre cursus qui a reçu récemment le label européen EMT, reconnaissant ainsi l’excellence de notre master. »

L’intelligence artificielle : une amie ?

Une formation, qui outre les cours de langues et de techniques propres au métier, comporte aussi l’utilisation critique des outils numériques de traduction. « Ils sont incontournables à l’heure actuelle, avoue Valérie Maris. Les connaître, en détecter les atouts et faiblesses, constitue un nouvel enjeu pour les futurs traducteurs. » 

C’est le sujet de recherche de Perrine Schumacher, première assistante dans la filière traduction. Menée en cotutelle avec l’université de Genève, sa thèse intitulée “La post-édition de traduction automatique en contexte d’apprentissage”, déposée en 2023, explore les défis exigés par cette nouvelle pratique tant pour la qualité de la traduction que pour l'enseignement de la discipline [1].

« Depuis 2016, la traduction automatique a opéré un véritable saut qualitatif grâce à l’essor des réseaux neuronaux, à la base des intelligences artificielles (IA), admet-elle. Si les systèmes fonctionnent toujours sur une base statistique, le nouveau paradigme, la traduction automatique neuronale (TAN) tient davantage compte du contexte grâce à la méthode du “plongement lexical”. Grâce aux milliards de données textuelles disponibles en ligne, cette méthode a permis aux logiciels – DeepL par exemple – de générer une qualité de plus en plus exploitable. Et les résultats sont bluffants. »

Bluffants ? « Oui, car il faut tout de même se méfier, insiste Perrine Schumacher. DeepL et consorts ne saisissent pas les traits d’humour, ne perçoivent pas l’ironie par exemple. Ils n’ont pas accès au sens commun et ne peuvent pas déceler les sous-entendus dans une phrase, ce qui conduit parfois à des contre-sens ou à des absurdités ! » Pire encore, le système peut avoir des “hallucinations” : il invente des phrases qui ne sont pas dans le texte original. « Ce sont des bugs encore non élucidés, observe la chercheuse. Et cela donne des résultats peu fiables et imprévisibles. »

Certes, les résultats ne sont pas mauvais en ce qui concerne les “langues majoritaires” ‒ l’anglais, l’espagnol, le français, l’allemand ‒, reconnaît la chercheuse. « Mais pour les autres langues “peu dotées”, comme le hongrois, le balte ou le néerlandais, la qualité est nettement, plus médiocre. » Par ailleurs, on s’est aperçu que la traduction automatique participe à une forme d’homogénéisation de la langue : « Les tournures de phrases ont tendance à être plus simples, plus littérales aussi. Le lexique s’appauvrit, les mots rares ou moins usités disparaissent. Tout cela diminue la richesse d’une langue et gomme les nuances d’un écrit, ce qui est regrettable, et pour la langue et pour les professionnels de la traduction », observe Perrine Schumacher.

De là à dire que l’intervention humaine est toujours décisive ? « À l’évidence, poursuit-elle. Aucun outil, à ce jour, ne peut délivrer une traduction de qualité irréprochable. Il faut l’œil et la sensibilité d’un humain pour traduire un texte valablement. Il y a un vrai décalage entre ce que le discours marketing véhicule et les performances réelles des outils d’intelligence artificielle. » Son cours en 1er bac, intitulé “Enjeux pratiques et éthiques de l’IA en lien avec la traduction”, y fera allusion.

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Le métier de traductrice

Sans surprise, Anne-Lise Rousseau, détentrice d’un master en traduction de l’ULiège (2016) et traductrice free-lance de l’anglais, l’espagnol et le néerlandais, partage également cette frilosité vis-à-vis de l’IA.

« Certes, des plateformes comme DeepL ou Google Translate nous interpellent, admet-elle. Dans certains cas, ces outils d’IA contribuent à prémâcher le travail et ils offrent une aide pour la reconnaissance vocale, par exemple. Pour ma part, je préfère généralement traduire à partir d’une page blanche pour préserver la spontanéité de la traduction, qui est nécessaire à la démarche créative. Modifier (pour améliorer) une traduction automatique est une tâche moins gratifiante à mon sens, sans compter que cette première version masque souvent la saveur de la langue originale. »

Engagée dans une entreprise flamande dans un premier temps, puis au Parlement européen, Anne-Lise Rousseau a finalement opté pour un statut d’indépendante. En collaboration avec des agences de traduction, elle s’occupe volontiers de documents informatifs et commerciaux. Mais le monde culturel l’intéresse davantage. Depuis 2018, elle se consacre principalement au sous-titrage de films, de séries et de documentaires. « J’ai notamment participé à la création des sous-titres pour les sourds et malentendants de Benedetta, le film de Paul Verhoeven, ainsi que de Pandore, la série belge de Savina Dellicour et Vania Leturq. »

Pour elle, la traduction humaine est encore indispensable à l’heure actuelle, afin d’obtenir des textes de qualité, fidèles et qui tendent à reproduire l’effet de l’original. La pertinence des études lui semble toujours d’actualité. « Je suis très contente de mon cursus à l’ULiège, avoue-t-elle sans fard. Nous avons reçu un solide bagage général (langues, droit, économie, etc.) et, même s’il est impossible de se préparer à répondre à toutes les exigences du marché du travail, je trouve que la formation éveille à l’esprit critique et permet d’intégrer des secteurs très divers. »

[1] Pour ce travail, Perrine Schumacher a reçu le prix universitaire suisse “LATSIS 2024”, qui récompense une contribution scientifique exceptionnelle.
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