Petites mythologies ULiégeoises
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.
Alors que les populations d’insectes déclinent, l’ULiège tisse des ponts avec l’Afrique pour comprendre et préserver une biodiversité majoritaire sur notre planète mais encore largement inconnue. L’Institution renforce également la formation des entomologistes.
Souvent mal-aimés, les insectes sont pourtant essentiels : ils jouent un rôle clé dans les écosystèmes et peuvent rendre de précieux services à l’humanité. En agriculture notamment où, à l’instar de la coccinelle, redoutable prédatrice de pucerons, certaines espèces sont de véritables alliées. Huit espèces animales sur dix sont des insectes. Autrement dit, à eux seuls, les organismes à six pattes représentent près de 80 % de la biodiversité animale. Environ deux millions d’espèces ont déjà été décrites, mais ce chiffre est loin de refléter la réalité : les scientifiques estiment qu’il pourrait exister au moins huit millions d’espèces, principalement dans les régions tropicales.
Cette richesse est pourtant fragilisée. Le souvenir des pare-brise couverts d’insectes après un long trajet en voiture semble aujourd’hui appartenir au passé. En 2017, une étude allemande retentissante a révélé une chute de 76 % de la biomasse des insectes volants en 27 ans (1989-2016) dans 63 sites naturels protégés. Les synthèses scientifiques évoquent par ailleurs une diminution annuelle de 1 à 2 % de la biodiversité des insectes. À ce rythme, certains projettent une disparition massive d’ici 50 à 100 ans.
Un scénario alarmant, mais qui mérite d’être nuancé. Les recherches portent surtout sur une poignée de groupes – abeilles, papillons diurnes, carabes, libellules – choisis pour leur facilité d’étude et la disponibilité de données. Pour les centaines de milliers d’espèces appartenant à d’autres groupes, les informations manquent cruellement. De plus, la majorité des études sont menées en Europe et en Amérique du Nord, tandis que l’Afrique et l’Asie restent très peu documentées. En somme, l’état réel de l’entomofaune mondiale demeure largement inconnu.
Pour combler ces lacunes, des projets de coopération ont été tissés entre la faculté de Gembloux Agro-Bio Tech et des universités du Sud. Dans de nombreux pays africains, la méconnaissance des insectes locaux s’explique par le manque de spécialistes formés, mais aussi par l’absence de matériels et de collections locales de référence accessibles.
En 2020, à la suite d’une visite à l’insectarium Jean Leclercq-Hexapoda à Waremme, seul musée entomologique en Belgique, un visiteur malgache a exprimé le souhait de créer une structure similaire à Antananarivo. Ce projet a abouti en 2023 avec l’inauguration de l’insectarium Za Bibikely, conçu comme un partenariat public-privé, sur un modèle comparable à celui d’Hexapoda avec Gembloux Agro-Bio Tech.
« Le site dispose aujourd’hui d’un laboratoire et d’élevages d’insectes. Grâce à un financement de l’Ares, du matériel a pu être fourni pour lancer une collection locale : six loupes binoculaires et 500 boîtes entomologiques destinées à conserver les spécimens, préparés et naturalisés. Depuis, une dizaine d’échanges d’étudiants ont été organisés dans le cadre de mémoires de master et de thèses de doctorat », explique le Pr Frédéric Francis, directeur du laboratoire d’entomologie fonctionnelle et évolutive de l’ULiège et président d’Hexapoda.
Dans la même dynamique, un projet de création d’une collection entomologique locale et d’un laboratoire d’identification d’insectes a été initié à Kinshasa. « Créer et conserver des collections naturalisées est essentiel, mais les numériser l’est tout autant. À Madagascar, un système de numérisation 2D et 3D, similaire à celui d’Hexapoda [ndlr : le musée a finalisé la numérisation des spécimens contenus dans les 11 000 boîtes de sa gigantesque collection] a été installé afin de rendre les données accessibles aux étudiants et à la communauté scientifique », précise-t-il. À Kinshasa, le déploiement de la numérisation est également prévu, d’autant plus que des anciens doctorants de Gembloux souhaitent relancer une société entomologique congolaise, avec des antennes à Kinshasa, à Kinsangani-Yangambi et à Bukavu.
Reste un défi majeur : la formation. « En Belgique, contrairement aux États-Unis, il n’existe ni master ni filière complète en entomologie. Le seul enseignement structuré se trouve en Bac 1 en bioingénieur à Gembloux, avec un focus sur les insectes utiles ou nuisibles en agriculture et forêts, ainsi que dans divers environnements. En pratique, jusqu’alors, on ne devenait entomologiste qu’en réalisant une thèse de doctorat », explique Frédéric Francis.
Pour répondre à ce manque, son équipe a déposé auprès de l’Ares une demande d’accréditation pour un certificat intitulé “Entomologie et santé globale : de la biodiversité aux outils numériques”. Ce programme de 20 crédits vise à proposer une spécialisation accessible aux professionnels de terrain ou en amont d’une recherche doctorale. Destinée aux publics francophones d’Europe et d’Afrique, la formation abordera les bases de l’entomologie (biologie, écologie), la santé globale – avec l’intervention de vétérinaires et de médecins – ainsi qu’un volet consacré aux outils numériques et à la digitalisation.
Le lancement officiel de cette formation sera annoncé lors de la Conférence internationale francophone d’entomologie (Cife), qui se tiendra à Liège du 6 au 9 juillet 2026. Son thème : “L’entomologie face à la globalisation et à l’approche Une seule santé”. Le concept One Health, né au début des années 2000, souligne l’interdépendance entre santé humaine, animale et environnementale.
Les insectes, souvent au cœur de ces interactions, jouent un rôle clé dans l’équilibre des écosystèmes ainsi que dans l’émergence et la propagation de maladies. La conférence, qui comptera une dizaine de sessions et jusqu’à 200 communications orales, couvrira l’ensemble des champs d’étude de l’entomologie francophone : zoonoses, enjeux entomologiques en santé globale, entomologie appliquée à la sécurité alimentaire et à l’économie circulaire.
Particularité notable : la Cife est la seule conférence d’entomologie au monde organisée exclusivement en français. Créée à Paris en 1982, elle se tient tous les quatre ans dans un pays francophone. Après Yaoundé, c’est Liège qui accueillera cette 11e édition, avec près de 250 participants. « Tous les quatre ans, c’est l’occasion de se réunir et de défendre la langue française dans le domaine de l’entomologie », souligne le Pr Francis, organisateur de l’événement. Cet engagement en faveur du français se prolonge dans l’édition scientifique : « À Gembloux, notre revue Entomologie faunistique publie 95 % de ses articles en français, facilitant ainsi la formation des doctorants, notamment du Sud, pour qui l’anglais peut constituer un frein. Elle offre aussi un espace de publication à des entomologistes belges amateurs de renommée internationale. » Une tradition incarnée également par Jean Leclerc, figure marquante de l’entomologie, à qui est dédié l’insectarium Hexapoda. En 1986, il recevait les Palmes académiques françaises pour services rendus à la culture francophone.
À l’insectarium Hexapoda, une soixantaine d’espèces vivantes sont présentées dans des vivariums. Depuis peu, une impressionnante colonie de fourmis coupe-feuilles Atta est installée dans des modules chauffés recréant les conditions tropicales de leur habitat naturel. Ces fourmis sont de véritables agricultrices. En file indienne, guidées par des phéromones de piste, elles découpent des fragments de feuilles et les transportent jusqu’à leur champignonnière. Là, elles cultivent un champignon qu’elles nourrissent avec ces végétaux – et dont elles se nourrissent à leur tour. Cette installation s’inscrit dans une toute nouvelle section, inaugurée en avril 2026, consacrée aux insectes sociaux que sont les fourmis.
L’idée de nourrir les humains avec des insectes, riches en protéines, afin de réduire la consommation de viande et son impact environnemental, avait suscité un engouement lors de son émergence en 2014*. Pourtant, elle n’a jamais véritablement conquis le public occidental. La récente faillite de l’entreprise française Ynsect, malgré d’importantes subventions, en est une illustration parlante.
À Gembloux Agro-Bio Tech, au sein du laboratoire d’entomologie fonctionnelle et évolutive, le Pr Rudy Caparros Megido a pris acte de cette évolution et se concentre désormais sur l’alimentation animale à base d’insectes. Ses travaux portent notamment sur des larves de mouches soldats noires, élevées sur des substrats compostés exclusivement végétaux, conformément à la législation en vigueur. Par précaution sanitaire depuis la crise de la vache folle, l’utilisation de déchets contenant des produits d’origine animale demeure, en effet, interdite.
« Un essai vient d’être mené auprès de porcelets fraîchement sevrés, une période durant laquelle leurs besoins en protéines de haute qualité sont particulièrement élevés. Les résultats sont encourageants : dans une ration classique à base de soja et de maïs, jusqu’à 35 % du soja a pu être remplacé par de la farine d’insectes, sans effet négatif sur leur développement. » Aller au-delà n’est toutefois pas envisagé : le profil lipidique des insectes reste imparfait, ce qui limite leur incorporation à plus forte dose.
Dans le cadre de son doctorat mené sous la direction de Rudy Caparros Megido, Joachim Carpentier étudie les lipides d’insectes, en particulier ceux des larves de mouches soldats noires. Constatant que cette graisse, pauvre en oméga-3, présente peu d’intérêt nutritionnel, mais qu’elle est riche en acides gras saturés, il a eu l’idée de la valoriser en savon. Pour cela, des déchets végétaux du restaurant universitaire ont servi à nourrir des larves, qui ont ensuite été mises à mort par congélation. « L’huile a été extraite à l’aide d’une presse, désodorisée, décolorée et confiée à un savonnier pour produire un savon qui ressemble à un savon classique blanc. Il sera distribué au personnel », précise Rudy Caparros Megido. Le projet a bénéficié d’un soutien financier de la faculté de Gembloux. « Les lipides d’insectes produits localement pourraient aussi entrer dans la composition de crèmes cosmétiques et remplacer, par exemple, l’huile de coco importée. »
Parmi les pistes non-alimentaires d’utilisation des insectes d’élevage, figure également la chitine, principal composant de leur exosquelette. « En pharmacie, la chitine et son dérivé, le chitosan, sont déjà utilisés comme capteurs de graisses dans certains produits amaigrissants. De nombreuses recherches sont encore nécessaires, mais ce polymère naturel pourrait servir à fabriquer des objets (comme des abat-jours), être imprimé en 3D ou transformé en biofilms pour des emballages alimentaires. Le potentiel d’usages dérivés des insectes est important dès lors que leur élevage se développe », conclut-il.
Améliorer ou sauver des lignées génétiques chez l’abeille domestique (Apis mellifera) : c’est le but poursuivi par une équipe de chercheurs de l’ULiège. Ils ont développé le premier protocole de congélation de spermatozoïdes de faux bourdons sans recours aux antibiotiques, une approche innovante dans le domaine de l’insémination où leur usage préventif est habituellement systématique.
« Or, le sperme possède son propre microbiote, incluant des bactéries parfois dotées de propriétés antiparasitaires : leur élimination pourrait donc s’avérer contre-productive. Dans le cadre de notre recherche, notre question était : peut-on inséminer des reines d’abeilles avec de la semence congelée sans antibiotiques et obtenir une descendance femelle ? », explique Sophie Egyptien, qui a réalisé cette étude dans le cadre de sa thèse en médecine vétérinaire à l’ULiège.
Rappelons que chez l’abeille domestique, les femelles (reines et ouvrières) proviennent d’œufs fécondés, tandis que les mâles (faux bourdons) naissent d’œufs non fécondés. « À trois moments de la saison apicole, nous avons inséminé une série de reines avec du sperme frais et une autre série avec du sperme décongelé. Résultats ? Un nombre comparable de reines est entré en ponte dans les deux groupes, avec une production similaire de couvain femelle. Cela indique que le sperme cryoconservé selon notre protocole est capable de fertiliser les ovules. »
« En revanche, une différence nette apparaît concernant la durée de ponte : environ deux ans avec du sperme frais, contre deux à quatre semaines avec du sperme décongelé. Si cette durée limitée ne permet pas à la reine d’établir une colonie productive en miel, elle est par contre compatible avec un objectif de sauvegarde ou d’amélioration rapide du patrimoine génétique », précise Sophie Egyptien, enseignante clinicienne à l’école vétérinaire UniLaSalle de Rouen et collaboratrice scientifique de l’ULiège.
Le protocole de cryoconservation sera affiné dans le but de constituer, à terme, une banque de sperme d’abeilles domestiques. Ces travaux s’inscrivent dans le projet FreezeBEE, une initiative du service d’obstétrique et pathologies de la reproduction des animaux de compagnie et des équidés de l’ULiège visant à valoriser son expérience en cryopréservation de la semence des mammifères pour répondre à une demande de la filière d’élevage apicole.
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