Petites mythologies ULiégeoises
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.
L’association liégeoise Parole d’enfants réunit des expertes et experts internationaux ces 1er et 2 juin pour interroger les inégalités de genre sous diverses facettes – rapports de domination, agressions sexuelles, violence conjugale et domestique, lien aux émotions, mécanismes de socialisation, appel aux soins. En fil rouge, une question : comment la société apprend-elle aux (petits) garçons à devenir des hommes ?
Un petit samouraï, épée dans le dos, entouré d’armes et de figurines de combat. Par la fenêtre, un ciel bleu et un arbre en fleurs vers lesquels tend son regard. À quoi rêve-t-il ? Sur quels appuis se construit-il ? L’affiche du congrès illustre bien l’enjeu : « Se focaliser sur le processus du passage de l’enfant à l’adulte, du garçon à l’homme », explique Catherine Denis, directrice de l’association Parole d’enfants, axée sur l’aide à la jeunesse et les enfants victimes de violences sexuelles [lire l’encadré]. À la lecture de l’ouvrage Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes de la philosophe française Olivia Gazalé – qui ouvrira le congrès –, Catherine Denis a une révélation : « Un homme, un père violent, c’est l’aboutissement d’un long processus. Or il s’agit d’un pan aveugle de notre réflexion. » Ce propos résonne avec l’analyse de Catherine Vasselier-Novelli, psychologue à l’université d’Aix à Marseille, intervenante au congrès, qui pointe que « tous les hommes auteurs de violence ont été des enfants. Il convient de ne pas faire une coupure nette entre un homme dominant et brutal et l’enfant en construction qui a subi, vu des violences ».
Si le combat pour l’égalité est à l’ordre du jour, les droits des femmes et enfants sont loin d’être acquis. Les femmes restent les victimes majoritaires des violences. Violences qui sont majoritairement le fait d’hommes*. Qu’est-ce qui fait que, spécifiquement dans l’éducation des garçons, on ne parvient pas à résoudre la perpétuation de ces violences ? « Sans tomber dans une “guerre des sexes”, n’aurions-nous pas des choses à apprendre en considérant la manière dont ces différences se construisent à travers les mécanismes de socialisation des garçons et des filles, dans un monde structuré par de multiples inégalités ? »
L’inceste, rappelle Catherine Denis, concerne 11 % des enfants**, « et bien plus encore souffrent d’agressions sexuelles ». « L’inceste prend place dans un contexte de domination adulte. L’enfant grandit en incorporant l’idée d’une hiérarchisation sociale dans laquelle les adultes ont le pouvoir sur lui. On lui dit “ton corps t’appartient”, mais tout dans sa vie l’oblige à se taire et obéir. »
La psychologue pointe le tabou autour de la victimisation des petits garçons. « Les filles restent les premières cibles de l’inceste, mais il ne faut pas perdre de vue les potentielles victimes masculines. Les symptomatologies par rapport à cette agression varient : les garçons ont plus de mal à oser dire, à se penser en victime. La façon, socialement apprise, de vivre un tel choc est si différente que cela produit plus de risques qu’un garçon, qui n’aura pas pu métaboliser ce trauma, devienne un jour agresseur. »
Comment se forge cette différence de construction ? « Cela se joue à plusieurs étapes de la vie. L’école est un haut lieu d’“endurcissement” des garçons, plus souvent punis. À l’adolescence, moment charnière de construction, les injonctions virilistes – singulièrement la vague de masculinisme toxique – viennent répondre aux doutes qui assaillent certains garçons, tandis que la pornographie mettant en scène des rapports très stéréotypés fait office de source majeure d’éducation sexuelle. La santé mentale est très genrée, avec des réponses plutôt intériorisées pour les femmes (dépressions) et externalisées pour les hommes (assuétudes, agressivité) – hommes qui, pour beaucoup, auraient besoin d’aide mais n’en demandent pas, le tout dans un milieu du care très féminin. »
« L’égalité, ce n’est pas uniquement placer des femmes à des postes de pouvoir. C’est apprendre aux hommes le soin, le souci de l’autre, le lien à l’enfant, conclut Catherine Denis qui, entre autres pistes, évoque le modèle suédois où le congé de parentalité grimpe à 480 jours, selon un mécanisme qui force une répartition équitable entre parents. Émotionnellement, un tel schéma, où le père passe d’emblée du temps avec son bébé, ne produit pas le même enfant. Et donc, plus tard, pas le même adulte. »
Le congrès entend partager des réflexions constructives. Entre autres conférences : la sociologue Christine Castelain-Meunier (CNRS), qui parlera des injonctions paradoxales et difficultés d’identification des jeunes garçons ; le psychologue Marc Malempré (ULB), directeur de Kaléidos [lire encadré], avec l’intervention “Quelles balises pour accompagner les garçons auteurs de violences sexuelles ?” ; le sociologue Jean-Martin Deslauriers (université d’Ottawa) qui abordera les rapports qu’ont les hommes avec les services sociaux et de santé. Objectif : observer le continuum qui va de l’enfance à l’âge adulte, y repérer les failles où risque de s’ancrer la violence… et tenter de donner d’autres armes aux garçons.
* Voir notamment le rapport d’analyse des résultats belges de l’enquête européenne sur la violence à l’égard des femmes.
** Rapport de la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, France).
Congrès
“Donner d’autres armes aux garçons”, les 1er et 2 juin, au palais des Congrès de Liège. Il est possible de s’inscrire en présentiel
Inscriptions
Psychologue formée à l’ULiège, Catherine Denis rejoint Parole d’enfants en 1997, association créée par Claude Seron autour d’un principe de base : écouter les enfants. On est alors dans le choc de l’affaire Dutroux. « Depuis, cet axe central reste épineux : l’injonction est faite aux enfants de s’exprimer mais la société continue de ne pas les croire », constate la directrice. Parole d’enfants et sa structure de suivi clinique Kaleidos (où travaille notamment Océane Gangi, assistante-chercheuse en criminologie à l’ULiège) avancent à la fois sur le suivi d’enfants victimes de violences sexuelles – « les agressions intrafamiliales sont les plus courantes et les plus traumatisantes » – et sur l’organisation de conférences en lien avec l’aide à la jeunesse, et ce afin “d’éclairer la lanterne” des professionnels.
Catherine Denis travaille aussi au Centre liégeois d’intervention familiale (Clif), qui reçoit des missions des services d’aide et de protection de la jeunesse (SAJ et SPJ).
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