L’AVENTURE GRECQUE La thèse de Gaëtan Kerschen est d’ailleurs novatrice. À cette époque, il n’existe pas de cours sur le sujet, pratiquement pas de manuels théoriques ; les études sont expérimentales, très empiriques. « Même si je ne reniais pas mon attrait pour le côté applicatif, j’ai voulu en savoir davantage sur la théorie des vibrations non-linéaires ! » Pour ce faire, il contacte le Pr Alex Vakakis, une référence en la matière. De nationalité grecque mais en poste à l’Université d’Illinois (USA), celui-ci propose au jeune post-doc liégeois de le suivre en Grèce à l’université technique d’Athènes où il doit enseigner pendant six mois avant de retourner aux États-Unis. Et de partager un bureau avec son principal collaborateur, le Pr Lawrence A. Bergman, lui aussi partant pour l’aventure grecque. « Ce fut une période extraordinaire, se souvient Gaëtan Kerschen. Une aventure humaine d’abord parce que nous nous sommes liés d’amitié ; intellectuelle ensuite car ils m’ont appris énormément, ont été de véritables mentors pour moi. C’est comme si j’avais accompli un nouveau cursus académique. » De retour à Liège en 2004, il poursuit ses recherches sous contrat FNRS pendant trois ans. « Initialement, je ne pensais pas enseigner. C’est la recherche qui me passionnait. J’ai donc postulé un contrat permanent au FNRS en même temps que se libérait ici à Liège une charge de cours dans le domaine des structures aérospatiales. J’ai pu choisir et j’ai finalement opté pour l’enseignement avec l’idée de “booster” le secteur spatial en complément de l’aéronautique déjà bien développée dans le département. » OUFTI ! En octobre 2007, Gaëtan Kerschen entame donc sa carrière académique à l’ULiège et prend la direction du laboratoire de structures et systèmes spatiaux qu’il crée au sein de la faculté des Sciences appliquées. Un job d’enseignant qui commence fort, avec l’épopée du CubeSat liégeois OUFTI-1. Concevoir un nanosatellite d’1dm3 est un projet très en vogue à ce moment dans les universités. L’ULiège relève le défi. « On a commencé avec le Pr Jacques Verly en 2008. C’était un projet extraordinaire mais difficile. Extraordinaire de pouvoir offrir une telle opportunité aux étudiants et étudiantes car, il faut le rappeler, ce sont eux qui l’ont conçu et construit. Difficile, et frustrant, car c’était le fait d’étudiants en fin de cursus. Lorsqu’ils devenaient autonomes, ils quittaient l’Université et il fallait recommencer à zéro chaque année. On a mis huit ans mais on l’a finalisé. C’était un formidable outil pédagogique. » OUFTI-1 sera lancé le 25 avril 2016 par une fusée Soyouz depuis Kourou. Un lancement auquel il assiste et qui reste un grand moment de sa carrière. Le CubeSat émettra pendant quelques semaines avant d’être réduit au silence, sans doute par une éruption solaire. Un petit frère a été envisagé avec cette fois une mission scientifique (observer les zones de stress hydriques dans le domaine de l’infrarouge moyen), mais il n’a pu voir le jour faute de moyens financiers. AMORTISSEUR DE VIBRATIONS On pourrait presque écrire que l’histoire du scientifique liégeois se confond avec celle des ERC, bourses de recherche octroyées par le Conseil européen de la recherche. « Ce type de bourse est le rêve de tout chercheur, explique Gaëtan Kerschen. Les sommes allouées sont importantes, il y a beaucoup de liberté quant aux buts des recherches et peu de contraintes administratives. » Il postule donc dès les premières années de l’ERC… sans succès. Il lui faudra trois tentatives avant de décrocher une ERC Starting Grant en 2012. « Il faut s’entêter, persévérer. On apprend au fur et à mesure des tentatives », prévient-il en guise de conseil à celles et ceux qui se lancent dans la recherche. C’est avec son projet NOVIB (Nonlinear Tuned Vibration Absorber) qu’il emporte le graal en 2012. L’idée est de développer un amortisseur pour supprimer ou atténuer les vibrations des structures aérospatiales. Un amortisseur non-linéaire, ce qui manquait jusqu’alors. Des structures comme une aile d’avion par exemple subissent des vibrations. Des vibrations non-linéaires la plupart du temps, qui limitent les performances de l’avion. Des pilotes (aidés bien sûr par des simulations numériques) doivent ainsi déterminer ce qu’on appelle une “enveloppe de vol” dans laquelle les avions peuvent voler en toute sécurité. NOVIB a permis de proposer un modèle théorique de ce nouveau genre d’amortisseur, des simulations numériques et un prototype. « À ma connaissance, le dispositif n’a pas été appliqué chez les avionneurs car ceux-ci sont en général très frileux lorsqu’il s’agit de nouveaux dispositifs. Mais bien dans le secteur automobile, notamment pour réduire les vibrations du châssis des cabriolets Peugeot. » Le succès de cette première bourse ERC pousse le Conseil européen de la recherche à lui en attribuer une deuxième en 2017, une ERC Proof of Concept cette fois, afin d’améliorer et commercialiser le logiciel d’analyse des vibrations non-linéaires mis au point à l’aide du Starting Grant. « Nous avons créé une spin-off, NOLISYS MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 46 LE PARCOURS
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