Le Quinzième Jour : La question de la pénurie de professeurs anime les débats depuis plusieurs mois. Qu’en est-il ? Marie-Noëlle Hindryckx : La situation, qui n’est ni nouvelle ni propre à la Belgique, s’aggrave depuis 15 à 20 ans. La profession d’enseignant ne fait plus rêver. Un tiers des nouvelles recrues quittent le métier dans les cinq premières années, et ce chiffre grimpe jusqu’à 50 % dans le secondaire supérieur. Par ailleurs, la perte d’étudiants dans les hautes écoles et universités souhaitant se destiner à l’enseignement est catastrophique. Pour l’ULiège**, nous sommes passés, en une dizaine d’années, de 400 à 300 étudiants inscrits, sachant qu’une moitié seulement ira sans doute jusqu’au diplôme. LQJ : Cette situation générale de pénurie est-elle liée à la réforme des études ? M-N.H. : La réponse est contrastée. La réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE) accentue la situation, en effet. Pourquoi ? Une des grandes mesures, c’est le passage, pour les hautes écoles, de trois à quatre années d’études en codiplomation avec l’université, pour obtenir un diplôme d’instituteur en maternelle et primaire ou de professeur dans le degré inférieur du secondaire. De quoi effrayer, freiner certains jeunes. Cela étant, à l’inverse, cela a pu encourager d’autres à “tenter” un bac en trois ans à l’université et à poursuivre, si les résultats et la motivation sont là, par un master en un ou deux ans. LQJ : Cette réforme est neuve, or l’attrait pour le métier est en chute depuis plus longtemps… M-N.H. : Ce qui joue énormément, c’est le regard porté par la société sur ce métier. “Deux mois de vacances, des journées qui se terminent à 16h, et tout cela pour ne pas faire grand-chose” : tel est, massivement, l’opinion portée sur les enseignants. Soyons clairs : toutes celles et ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans une classe, de la maternelle à la secondaire, ne peuvent savoir ce que ce métier implique. Ce dénigrement a toujours existé, mais il est exacerbé par certains discours politiques actuels. Exiger, notamment, que les enseignants du secondaire supérieur travaillent deux heures de plus à salaire égal, c’est nier complètement leur réalité. La profession est décriée, malmenée. Les jeunes profs y plongent dans des conditions qui seraient inacceptables dans tant d’autres secteurs. Les décisions gouvernementales récentes en la matière et les tensions générées donnent encore moins envie de s’orienter vers ce métier. Même au sein des universités, ce choix apparaît parfois comme une voie de repli, lorsqu’on ne peut pas faire de la recherche... LQJ : Qu’est-ce que cela représente, aujourd’hui, d’être une ou un professeur en secondaire, ou d’apprendre à le devenir ? M-N.H. : Le métier a vraiment changé ces dernières années. Il nécessite toujours, bien entendu, des savoirs scientifiques forts, mais il doit dépasser la vision et les bagages assimilés lors des études. La façon dont les connaissances sont transmises dans le monde académique ne peut être dupliquée dans des classes de secondaire. Tout l’enjeu, pour l’enseignant, est de questionner ces savoirs, de les remettre en perspective dans la société actuelle, d’insuffler créativité, esprit critique, mise à distance. De nombreux professeurs peuvent se sentir démunis, voire en porte-à-faux. LQJ : D’où vient ce sentiment d’“inconfort” ? M-N.H. : D’une part, la neutralité est officiellement recommandée dans la façon de donner cours. Mais dans le même temps, il s’agit aujourd’hui d’enseigner des contenus qui posent question. Cette démarche pousse naturellement les élèves à demander en retour à leur professeur, leur professeure quel est son avis, comment il ou elle se positionne face aux enjeux de la société actuelle. Cette posture de l’enseignant, fréquemment sollicitée, n’est pas encore assez prise en compte dans de cadre de la RFIE. LQJ : De quelle manière cela se ressent-il dans les classes ? M-N.H. : Cela concerne plusieurs domaines transversaux. Pour l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras), une ou un professeur de biologie maîtrise bien entendu les connaissances anatomiques, mais qu’en estil des délicates questions de respect, de consentement ? Pour l’éducation à la transition écologique et sociale, qu’il est crucial d’aborder à l’école, comment préparer les adolescents à vivre dans un monde qui devient presque invivable ? Autre sujet délicat : le rapport aux médias, aux sources d’information. Chaque enseignant, quelle que soit sa matière, y est confronté. Et que dire de l’intelligence artificielle générative, dont le boom est arrivé en même temps que s’implémentait la réforme ? La puissance de l’IA dépasse complètement ce que les futurs professeurs peuvent imaginer. On en serait presque à devoir rattraper SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 29 UNIVERS CITÉ
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