puiser ses références dans ce qui tranche et cherche à être vu. En résulte une grande confusion dans un certain acte architectural », regrette-t-elle. Arlette Baumans a entamé sa profession à la fin de l’âge d’or moderniste, qui consacrait le béton et le gigantisme au cœur de l’acte urbanistique et architectural. Si une inertie persiste chez certains, le passage d’un siècle à l’autre allait transformer l’intention profonde de l’architecture contemporaine. Celle d’une conscience de l’épuisement des ressources, de l’impact de l’artificialisation des sols, de l’économie du rien ou du peu, de la réaffectation et de la transformation. « L’architecte français Roland Simounet disait : “Ne rien détruire avant d’être sûr de proposer mieux”. Je n’aurais pas pu mieux exprimer ce en quoi je crois. » UN GESTE EN MUTATION Il y a quelque chose d’holistique dans le rapport d’Arlette Baumans au monde comme à sa profession. L’architecture et l’urbanisme s’inscrivent dans un environnement bâti et naturel. Le macro communique avec le micro, l’arbre avec la brique, le passé avec le présent et l’avenir. « L’histoire de Liège et de ses environs, c’est celle de la vieille Europe. Ce sont les terrils, la métallurgie, la laine, la Meuse, les coteaux. C’est dans le questionnement de nos réalités propres qu’on participera concrètement à la fabrication du monde de demain, en traversant les crises économique, sociale et environnementale. Or la situation est complexe. Le grand capitalisme immobilier m’effraie et les administrations ont trop souvent tendance à façonner une ville normée, exprime-t-elle. Au bureau, nous sommes attentifs à quatre paramètres : la lecture préalable du territoire, la mise en forme, la pluridisciplinarité et le temps long. La lecture de ce qui est déjà là, l’observation de la ville dans son entièreté crée des liens qui donnent presque la solution pour l’acte à poser. Dans le cadre de l’esplanade Saint-Léonard, par exemple, en association momentanée avec l’architecte Aloys Beguin, nous avons pu mettre en valeur l’ampleur du site par la création d’une coulée verte reliant la Citadelle à la Meuse. La rénovation de la Cité administrative à Liège est un autre exemple de relation entre le grand territoire et l’objet. Selon moi, l’architecte urbaniste élague, enlève des éléments pour écrire une nouvelle histoire. En supprimant la “galette” qui encerclait la tour au niveau du rez-de-chaussée, les effets ont été immédiats. » La structure reprenait son aspect de monolithe moderniste et un lien se recréait entre le pôle historique du quartier Hors-Château, la gare des bus, la Meuse, l’îlot Saint-Georges jusqu’alors enclavé… L’ouverture de l’espace donnant un sentiment sécurisant. « Tout acte a des retombées sur l’humain. Donc, que fait-on pour les citoyens ? » Pour y répondre, Arlette Baumans ne cherche pas à assembler des objets, mais à concevoir le fruit de son travail urbanistique comme un champ de relations. L’espace public y devient un champ ouvert aux multiples possibilités, un espace libre que chacun et chacune peuvent s’approprier. Ce dernier aspect touche au temps long. « Donner du temps au temps, intervient l’architecte. Pour que les enjeux se rejoignent entre le maître d’ouvrage, les commanditaires, mais aussi les usagers à venir, celles et ceux qui y vivront. En cultivant le temps, on peut faire évoluer la commande, faire comprendre au promoteur, qui a ses contingences économiques, des éléments d’intérêt général pour les habitants, l’environnement et la culture. En tant qu’urbanistes et architectes, on peut aussi extrapoler. Quand le boulevard de l’automobile rejoint le parc de l’Ourthe et qu’on peut en réaménager les abords, outre le fait d’anticiper les inondations, comment peut-on créer des zones de baignade, permettre l’aménagement de guinguettes en été ? Comment, à la lecture du “déjà-là”, la mise en forme permet-elle d’ajouter à la commande des réponses qui touchent à la société, à l’environnement, à l’imaginaire ? Comment projeter la vie ? Le temps long permet de rééquilibrer les logiques marchandes et non marchandes. Ce n’est pas toujours simple. Mais le dialogue se fait. Et si l’on veut que ce soit un projet de ville, il faut une politique urbaine très forte. » C’est aussi un projet pluridisciplinaire. Durant 30 ans d’enseignement, Arlette Baumans a cherché à transmettre une image de l’architecte en rupture avec la figure héroïque. « Il n’y a pas de pratiques dissociées. Architectes et urbanistes, concepteurs et constructeurs, généralistes et spécialistes s’enrichissent mutuellement. Il est nécessaire d’établir des liens avec les paysagistes, botanistes, ingénieurs, designers, climatologues, sociologues et philosophes aussi. Car l’espace arrangé par les hommes n’est jamais neutre. » DÉLIVRER UN PAYSAGE Lire l’environnement, mettre en forme, réfléchir au temps long, travailler en concertation avec les autres se résout souvent, chez Baumans-Deffet, par une respiration, une libération du paysage. Peut-être l’exemple le plus éloquent est-il celui de la reconversion de l’ancienne usine laitière SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 44 LE PARCOURS
RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=