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libéralisme. On est très loin du néolibéralisme actuel, voire du libertarianisme d’Élon Musk. Il est regrettable que les politiques, mais aussi les intellectuels au sens large aient complètement abandonné cette réflexion sur l’héritage, sa taxation, voire son abolition. Je recommande la lecture de L’injustice en héritage de la philosophe Mélanie Plouviez. Elle revient sur la façon dont, toutes tendances politiques confondues, de la droite libérale à l’extrême gauche, aux 19e et 20e siècles, cette taxation de l’héritage a été pensée comme absolument fondamentale pour faire face aux injustices. Mais on l’a tous collectivement oublié. M. F. : Je partage tout à fait l’idée qu’il faut autant reconsidérer la question des revenus que du patrimoine. Dans le nouveau Global Justice Report de Piketty, il y a l’idée d’instaurer un impôt très élevé sur les très hauts patrimoines (de l’ordre de 20 %), ce qui revient à une sorte de plafonnement implicite du patrimoine. C’est intéressant de voir que des chercheurs qui ont pignon sur rue commencent à proposer cela pour les très gros patrimoines. À mes yeux, la taxe sur le patrimoine, c’est un chemin vers un plafonnement explicite ou implicite, qui arrivera peut-être dans 50, voire 100 ans. En tout cas, l’idée est hyperpopulaire : cela remplit les caisses de l’État et les riches s’exilent en réalité très peu. C’est appliqué dans certains pays, cela a déjà été le cas en France. On pourrait aussi très bien limiter le nombre de biens immobiliers qu’une personne peut posséder. Il est légitime d’investir pour sa retraite et d’avoir peut-être deux ou trois maisons ou appartements, mais au-delà de 10, 50 ou de 100 biens, est-ce qu’il n’y a pas une limite à fixer ? LQJ : Martin François, vous évoquez dans votre thèse la nécessité de préparer le terrain afin de rendre possible cette déconstruction du paradigme néolibéral. Mais que pouvons-nous faire concrètement, à part voter ? M. F. : Préparer le terrain intellectuel et politique, c’est comme ça que je le l’explique dans ma thèse, c’est entreprendre des actions qui n’ont rien à voir avec le vote. Pour les intellectuels, il s’agit de développer les nouveaux narratifs, d’étudier ces questions et d’essayer de construire les récits dont on a besoin pour déverrouiller ces blocages cognitifs. Il y a beaucoup de vides intellectuels à combler. Il faut arriver avec un projet cohérent sur la façon de réguler les inégalités dans les sociétés aujourd’hui, où l’extrême richesse est une menace. Ensuite, il est nécessaire de disséminer ces nouveaux récits et cela, c’est à la portée de tout le monde. De nombreuses personnes donnent des conférences, forment des collectifs citoyens. Des ONG organisent des campagnes. Ensuite, il faut aussi s’unir, c’est-à-dire créer des coalitions d’acteurs politiques – qui ne sont pas forcément des partis politiques – afin de débattre de ces questions, de construire un mouvement politique, un mouvement citoyen, peut-être un syndicat. C’est cela préparer le terrain intellectuel et politique pour que, le jour venu, ces idées puissent se mettre en place avec un soutien populaire majoritaire. M. C-M. : La démocratie n’est pas réductible aux élections. La démocratie, c’est l’égale participation de toutes et tous à la gestion des affaires collectives. Cela implique de se réunir souvent, non pas d’élire des gens, mais de décider et voter ensemble. Un principe de subsidiarité* doit être appliqué dans le sens où toute décision est prise au niveau local. S’il faut monter à l’échelon régional ou national, alors on tire au sort des citoyens que l’on dote d’un mandat révocable, afin qu’il y ait un tour de rôle. C’est tout cela la démocratie, et pas uniquement un concept figé dans des traités théoriques. Ce que je viens de décrire est expérimenté de nos jours à grande échelle au Chiapas par plus de deux millions de Mexicains. Dans le passé, cela l’a été par huit millions de personnes en Catalogne et en Aragon durant la guerre civile espagnole. Mais, encore une fois, le fait est que nous sommes désormais phagocytés par un logiciel qui prétend que la démocratie, ce sont les élections. Admettons même que ce soit le cas : bien sûr que les inégalités ont un impact sur la démocratie. Les inégalités, ce n’est pas juste un problème économique, c’est un problème politique. Pourquoi ? Parce que c’est un leurre de croire que l’égalité politique, et donc la démocratie, est possible dans un contexte d’inégalité économique structurelle. Les inégalités de richesse créent des inégalités de pouvoir parce que tout s’achète : des campagnes électorales, des médias, des électeurs, et même des politiciens. Prenez les élections états-uniennes. Le candidat élu est toujours celui qui a eu le plus de financements. M. F. : En Europe, ce serait déjà un pas de géant si les régions avaient des assemblées citoyennes tirées au sort. On a l’impression qu’on est condamnés à un seul fonctionnement, celui d’élections reposant sur de grandes inégalités. Non. Il y a mille autres façons de se réinventer. * Règle d’organisation politique, sociale et juridique selon laquelle la responsabilité d’une action publique doit être attribuée à l’autorité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés, citoyens, usagers. L’échelon supérieur n’intervient que si la tâche dépasse les capacités de l’échelon inférieur. SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 63 LE DIALOGUE

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