DES ARGUMENTS QUI NE CONVAINQUENT PAS On entend parfois que c’est “pour la science” que l’on retourne sur la Lune, et c’est effectivement l’une des raisons officielles avancées par la NASA. Même si la vérité est complexe et nuancée, il est globalement faux d’affirmer que l’enjeu principal de l’exploration spatiale lunaire est d’ordre scientifique. Sans compter les rovers pilotés par les astronautes d’Apollo, huit rovers automatiques se sont déjà baladés à la surface de la Lune, y compris un modèle chinois en 2019, sur la face cachée. Plusieurs dizaines de sondes automatiques en orbite autour de la Lune ont analysé aussi bien sa face visible que sa face cachée. On connaît d’ailleurs mieux la cartographie de bon nombre de planètes et satellites de notre système solaire que le fond de nos océans, beaucoup plus difficiles d’accès. Et on dispose déjà de près de 400 kilos de roches lunaires (y compris de la face cachée), ramenées par les missions Apollo et par divers rovers soviétiques et chinois, analysables dans nos laboratoires terrestres les plus modernes. Même s’il reste des recherches scientifiques importantes à mener, qui pourraient potentiellement progresser plus rapidement grâce à la présence humaine sur la Lune, la plus-value d’Artémis à la science lunaire est plutôt modérée. En tant que scientifique, j’ignorais toutefois que notre lobby était suffisamment puissant pour justifier à lui seul de tels montants investis dans le retour vers la Lune ! Un autre enjeu souvent avancé est celui de l’accès aux ressources présentes sur la Lune. On parle d’exploiter l’hélium-3 ou d’autres métaux très utiles sur Terre (silicium, fer, titane, aluminium, etc.). En somme, d’envisager la Lune comme une exploitation minière. Les défis technologiques sont colossaux tandis que le coût de l’accès à ces ressources, qui doit comprendre leur rapatriement sur Terre, permet difficilement d’envisager une exploitation économiquement rentable. L’hélium-3, présent à l’état de traces dans le sol lunaire, où il est apporté en continu par le vent solaire, mais quasi absent sur Terre, est un combustible possible pour la fusion nucléaire. Comme il est extrêmement dilué dans le sol lunaire, il serait toutefois nécessaire d’en traiter d’énormes volumes pour en extraire une quantité utile. Surtout, nous sommes encore loin de maîtriser la fusion nucléaire à grande échelle, et les recherches actuelles se concentrent sur la filière deutérium-tritium, qui sont des combustibles disponibles sur Terre. Les réacteurs conçus pour cette filière ne seront pas directement utilisables pour la fusion de l’hélium-3, qui exige des températures beaucoup plus élevées. Quant aux métaux présents sur la Lune, généralement sous forme d’oxydes et mélangés dans le sol lunaire – il ne s’agit pas de filons comme sur la Terre, la géologie peu active de la Lune n’ayant pas permis de les concentrer –, leur exploitation nécessiterait toute une filière industrielle sur place : extraction, traitement chimique, raffinage et transport vers la Terre. Tout cela ne s’envisage qu’avec des investissements considérables et une automatisation extrême. Il est difficile d’imaginer comment la valeur de ces ressources pourrait compenser ces coûts, puisque l’on parle de métaux utiles certes, mais ni particulièrement rares, ni particulièrement précieux sur Terre. N’oublions pas que la Lune est issue d’une collision géante avec la Terre, et qu’elle présente de ce fait une composition chimique assez similaire ! Au vu de ces éléments, il n’y a donc pas d’intérêt économique à retourner sur la Lune pour l’exploitation de ses ressources. Au mieux, on parle de promesses extrêmement lointaines. Alors, pourquoi retourne-t-on sur la Lune ? LES VRAIS ENJEUX Le principal enjeu du retour vers la Lune est bien d’ordre géopolitique et géostratégique, comme l’était le programme Apollo qui avait pour justification principale la compétition entre les USA et l’URSS pour affirmer leur suprématie mondiale. La Chine a un programme structuré d’exploration lunaire depuis les années 2000, relativement discret mais montant en puissance et visant à poser un humain sur la Lune d’ici 2030. Sa principale motivation est probablement plutôt liée au prestige de telles missions, à une démonstration de son savoir-faire (le programme chinois ne prévoit pas d’installation durable sur la Lune, pour autant qu’on sache…). Mais bien déterminés à conserver leur leadership dans l’espace acquis depuis la victoire d’Apollo, les USA ont réactivé un programme de retour vers et sur la Lune dans les années 2010, baptisé officiellement Artémis en 2019. La Chine est l’arbre qui cache la forêt. Il est difficile de passer sous silence le rôle des acteurs privés du spatial (SpaceX en tête, mais également Blue Origin ou Virgin Galactic) qui appartiennent – et ce n’est pas un hasard – aux milliardaires les plus riches de la planète. L’État américain n’est plus seul à la manœuvre ! Auparavant, les entreprises privées dépendaient de programmes publics et n’étaient guère plus que des sous-traitants de la NASA. De nos jours, c’est presque l’inverse. On peut voir dans Artémis et le retour vers la Lune un programme public de soutien aux acteurs privés américains du spatial. Avec tous les risques que cela comporte : socialisation des SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2026 I 295 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 8 L’OPINION
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